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Y a-t-il beaucoup de fuites sur le réseau d’eau nantais ? Et combien cela coûte-t-il ?

Question de Jérôme à Veracités : « Cet été, la presse s’est fait l’écho d’une importante fuite d’eau sous le pont Anne de Bretagne à Nantes. D’après ce que j’ai lu, elle ne concernait heureusement pas le réseau d’eau potable. Mais alors que l'eau devient une denrée rare et précieuse, je me demande quand même : y a-t-il beaucoup de fuites sur le réseau nantais. Et comment est-il géré ? »

Bonjour Jérôme,
Merci beaucoup pour votre question, qui en rejoint une autre que s’était posé Mediacités il y a quelque temps, suite à une déclaration de l’ancienne vice-présidente de Nantes Métropole, Mireille Pernot, rapportée par La Gazette des communes. « On a des chiffres catastrophiques [sur le renouvellement du réseau, NDLR], expliquait-elle alors. Actuellement, on n’assure pas nos responsabilités par rapport aux générations futures ». Le propos nous avait bien sûr intrigué et nous avions mené l’enquête, l’actualité (municipales et Covid) nous empêchant ensuite de la publier. Votre question nous en donne l’occasion.

Revenons d’abord rapidement sur la fuite effectivement détectée sous le pont Anne-de-Bretagne cet été. Après enquête des services techniques, il s’avère qu’elle ne concernait heureusement ni le réseau d’eau potable ni celui des eaux usées. Il semblerait plutôt qu’il s’agisse d’un écoulement d’eau de la Loire lié à un dysfonctionnement du réseau d’eau pluviale. Bref, rien à voir avec ce qui coule de votre robinet.

Cela étant dit, quid du réseau d’eau potable nantais et de ses fuites ? D'après le rapport  2018 sur l'eau publié par Nantes Métropole qui exerce cette compétence depuis 2001, les 3 200 kilomètres du réseau d'eau potable ont un taux moyen de pertes de 6,2 mètres cube (m3) par kilomètre et par jour. Au total, 19 840 m3 sortent de l'usine de production de la Roche chaque jour et disparaissent ainsi dans la nature, sans arriver jusqu’aux robinets des Nantais. Soit le volume de huit piscines olympiques ! En plus de la question que cela pose en terme de préservation de la ressource, ces pertes ont aussi un coût. Il s'agit d'une eau traitée pour être envoyée dans les réseaux. A 1,86 euros le mètre cube d'eau potable, la facture des fuites pour la métropole s’élève à environ 13,4 millions d'euros par an.

Carte reseau eau NM
Carte du réseau d'eau nantais. Extrait du rapport 2018 de Nantes Métropole.

Nantes Métropole fait mieux que Lyon, Lille ou Toulouse

Si ces chiffres peuvent surprendre, ils sont en deçà de ceux d'autres métropoles comparables. A Lyon, les pertes s'élèvent à 9,2 m3 par kilomètre et par jour, tandis qu’elles atteignent 7 m3 à Lille et 6,6 m3 à Toulouse, d'après les données de l'Observatoire national des services d'eau et d'assainissement. Et Nantes Métropole a un taux de «rendement» de 84,5 %, supérieur aux 71,7 % qu'elle doit obligatoirement atteindre, en vertu d'un décret de 2012, dit «décret fuites» .

« Limiter les fuites est notre objectif premier, assure Denis Guilbert, le patron de la direction du cycle de l'eau au sein de la Métropole, qui pilote la production et la distribution de l'eau potable, ainsi que l'assainissement. Nous avons mis en place 650 prélocalisateurs de fuites en 2018, et nous menons constamment des opérations pour les détecter. Mais contrairement au réseau d'assainissement, où nous pouvons envoyer des caméras dans les tuyaux, la pression est trop forte dans les réseaux d'eau. Donc nous faisons des tests de nuit, pour voir si la consommation est excessive. S'il y a une anomalie, nous envoyons une équipe qui va chercher la fuite ». En 2018, 316 fuites ont été réparées sur le réseau.

Une mission laborieuse, d'autant plus en milieu urbain où de multiples raccordements arrivent sur un même point, ce qui rend la détection difficile. Cela explique qu'à l'échelle du territoire, le secteur de Nantes et des communes limitrophes présente les pires résultats en terme de fuites (7,7 m3 par kilomètre et par jour), par comparaison aux autres secteurs, exploités par Veolia.

Un tiers de la distribution d'eau potable confié à Veolia

Sur le territoire de la métropole, toute la production d'eau potable n’est pas assurée en régie, c'est à dire par la collectivité. Un tiers de la distribution est confiée au privé, via deux marchés publics signés avec Veolia pour sept et huit ans, qui se terminent en 2025. « Lorsque nous avons récupéré la compétence en 2001, seules les communes de Nantes, Saint-Herblain, Orvault et Saint-Sébastien-sur-Loire étaient en régie, nous expliquait avant les dernières élections municipales Mireille Pernot, alors vice-présidente de Nantes métropole, chargée de l'eau et de l'assainissement. Le reste du territoire était en délégation de service public (DSP) et nous avons repris les contrats. Notre objectif était d'avoir un bon niveau de qualité de service sur tout le territoire et un tarif de l'eau unique. Il n'y avait aucun dogmatisme sur une gestion publique ou privée. »

En revanche, la collectivité n'a pas reconduit les contrats de DSP lorsqu'ils sont arrivés à terme en 2018. Ces contrats, dans lesquels le privé se rémunère en touchant directement les recettes du service, sont devenus des marchés publics. La métropole, autorité organisatrice de l'eau, dicte son cahier des charges contre une rémunération fixe du privé. Depuis 2018, Veolia a obtenu deux marchés pour un coût total de 23,6 millions d'euros HT.

Ces marchés publics permettent à la métropole de garder la main sur les recettes et de faire pression sur l'exploitant, notamment avec la menace de pénalités si les objectifs ne sont pas tenus. Veolia doit notamment obtenir un taux de pertes inférieur à 4 m3 par kilomètre et par jour. Et l'entreprise s'y tient : 1 m3 par kilomètre et par jour à Sautron ; 3,2 m3 à Couëron ; et 2,2 m3 sur le secteur de Bouaye. Seul le secteur (urbain) de Rezé pointe à 6,2 m3. Mais « attention aux comparaisons, alerte Denis Guilbert. La nature des réseaux est différente selon le secteur (urbain, semi-urbain ou rural), les sols, les matériaux utilisés, l'âge des réseaux, etc. »

performance reseaux NM
Les pertes du réseau d'eau potable nantais, secteur par secteur. Extrait du rapport 2018 de Nantes Métropole.

« Actuellement, on n'assure pas nos responsabilités par rapport aux générations futures »

En moyenne, le réseau d'eau potable de la métropole a 36 ans, ce qui est relativement jeune. Ceci expliquerait le faible taux de renouvellement (remplacement des tuyaux) : 0,40 % contre une moyenne nationale de 0,58 %. Très concrètement, cela signifie que chaque année 0,40 % des tuyaux sont remplacés, soit environ 12,8 kilomètres. Un rythme lent pour faire face aux pertes. Ce que ne manquait pas de souligner Mireille Pernot, invitée par le Syndicat des eaux d'Ile de France en novembre 2019, pour un retour d'expérience. « On a des chiffres catastrophiques [sur le renouvellement], expliquait-elle dans La Gazette des Communes. Actuellement, on n’assure pas nos responsabilités par rapport aux générations futures. »

Interrogés par Mediacités, Mireille Pernot et Denis Guilbert, temporisent. « Le taux de renouvellement ne veut pas dire grand chose, assure le directeur de l'eau. Tous les réseaux n'arrivent pas à dégradation en même temps. Les performances globales sont satisfaisantes pour un réseau de type urbain. Ces résultats traduisent les efforts engagés par la collectivité et les exploitants pour le suivi et le renouvellement du réseau d’eau potable. » « Depuis 2014, nous avons mené un travail important pour connaître le patrimoine afin d'en améliorer la gestion », assure la vice-présidente. 

Ces propos font écho au rapport de la Chambre régionale des comptes de novembre 2014. Le juge des comptes publics notait que l'exploitation en régie d'une partie du réseau permettait à la métropole « de renforcer sa position de négociation lors du renouvellement des marchés ». Mais la chambre pointait aussi un manque de transparence concernant l'âge des réseaux et le coût d'exploitation sur la partie en DSP. Une problématique à laquelle la collectivité a en partie répondu en passant de la DSP à des marchés publics, et en lançant un vaste programme de cartographie du patrimoine.

« Tout n'est pas parfait, reconnaît Denis Guilbert. Nous avons encore des difficultés pour obtenir la communication de certaines données. Mais c'est aussi dû au fait que, dans le secteur de l'eau, les données ne sont pas normées. » Cette asymétrie d'information n'est pas propre à la gestion de l'eau. Elle rappelle un biais dont s'était fait l'écho la CRC concernant la gestion du TER en Pays de La Loire, où la région, autorité organisatrice, n'arrive pas à obtenir précisément le nombre de lignes ou de kilomètres de lignes. Là encore, les données n'étant pas normées, elles changeaient en fonction des documents fournis par la SNCF.

+ 1,7 % sur la facture depuis le 1er janvier 2019

Revenons à l'eau. Côté coût, les investissements s'élèveront à 21,2 millions d'euros en 2020, un niveau en baisse depuis 2017, après les grands travaux de réhabilitation de l'usine de la Roche lancés en 2015 pour 85 millions d'euros. Cette année, les investissements concernent la suite de la modernisation de l'usine de la Roche pour 9,5 millions d'euros, mais aussi la sécurisation de l'alimentation en eau potable du Nord-Ouest et du Sud Ouest, le lancement de la sécurisation de la station de pompage de Mauves sur Loire et la réhabilitation du réservoir à la Contrie. 5,3 millions d'euros seront enfin consacrés aux « extensions et renouvellement de réseau de distribution. »

Avec quel impact sur la facture de l'usager ? « Nous ne voulons pas faire du profit sur ce service public, le principe c'est que l'eau paie l'eau, assure Denis Guilbert. On doit équilibrer le budget. » Au 1er janvier 2019, la facture a donc augmenté de 1,7 %. « Il faut comparer cette augmentation avec le coût d'autres charges pour les ménages, comme la téléphonie, estime le directeur de l'eau. Cela ne représente pas grand chose à l'année, mais cela finance toutes les infrastructures derrière, des usines aux réseaux. »

Depuis 2007, tous les habitants de la métropole paient le même tarif : 3,49 euros par mètre cube TTC, comprenant l'eau (1,86 €/m3) et l'assainissement (1,63 €/m3). Un tarif dans la moyenne des autres métropoles, légèrement plus faible qu'à Toulouse (3,88 € le m3) ou Lille (3,85 € le m3) mais un peu plus élevé qu'à Lyon (3,12 € /m3). Depuis 2016, la métropole a mis en place une tarification sociale. Elle garantit à l'usager de « ne pas consacrer plus de 3 % de ses revenus au paiement de sa facture d’eau pour une consommation raisonnée de 30 mètres cube par an et par personne. » Le calcul de cette aide tient compte des revenus du foyer et de la composition familiale. En 2018, près de 6 550 foyers en ont bénéficié, pour un montant total de 391 370 euros.

Isabelle Jarjaille

Isabelle Jarjaille
Journaliste indépendante​ depuis 2011​, j'enquête sur la gestion des services publics par le privé et son impact sur les finances publiques.​ ​Mon livre enquête "Services publics délégués au privé, à qui profite le deal ?" est sorti le 27 mars 2018​. ​Je suis également en charge du cours Techniques d'enquête en licence Info Com à l'IUT de Lannion et je porte un projet d'éducation aux médias dans deux lycées agricoles. Je suis membre du bureau du Club de la presse de Bretagne, pour promouvoir les médias et ceux qui les font au quotidien : les journalistes, notamment les pigistes.

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