La gare de Toulouse. / © GC

Un plaquage ventral a-t-il mal tourné à la gare de Toulouse ?

Question de Léa Fehner à Mediacités : « J'ai été témoin d'une interpellation musclée à la gare de Toulouse. Je m'inquiète pour l'état de santé de la personne. Pouvez-vous vous renseigner ? »

Gare de Toulouse, le 25 janvier dernier. Il est 8h45, le TGV Inoui 8504 pour Paris est en retard de quelques minutes. Comme d’autres voyageurs matinaux, Léa Fehner patiente sous les panneaux d’information du hall 2. Le numéro du quai s’affiche, la quarantenaire prend la direction du hall 1. En passant par le couloir reliant les deux parties de la gare, des cris attirent son attention. Devant l’espace information de la SNCF, trois policiers sont agenouillés au sol, près du mur. « Quand j’arrive à leur niveau, je vois un corps en dessous. Les policiers avaient chacun un ou deux genoux sur le dos d’une personne, décrit celle qui est réalisatrice de cinéma (elle est l'auteur du film Les Ogres). C’était un homme d’une trentaine d’années maximum, à la peau noire. Ses mains étaient attachées dans son dos, peut-être avec des menottes de type serflex. Quand les policiers se sont décalés, j’ai vu qu'il avait les yeux fermés. Il ne disait rien. »

Si d’autres voyageurs observent la scène sans réaction, une femme d’une cinquantaine d’année s’enquiert de la situation. « Elle parlait avec un agent qui semblait être de la SNCF pour savoir ce qu’il se passait. Elle a demandé aux policiers pourquoi ils étaient sur l'homme au sol alors qu'il avait les mains attachées », rapporte Léa Fehner, décrivant, sans la nommer, la technique du plaquage ventral.

https://www.youtube.com/watch?v=jsPClJ58dSs

Tout aurait pu se limiter à une banale arrestation musclée si la quarantenaire n’avait pas été témoin de la suite de l’interpellation. « Trois autres agents ont rejoint leurs collègues. Ils ont redressé l’interpellé, mais celui-ci ne tenait pas sur ses jambes. Il avait toujours les yeux fermés. Il était comme un chiffon. Il avait l’air inanimé, poursuit Léa Fehner. Les policiers l’ont soulevé à plat, comme un brancard, en le portant par les bras et les jambes, puis ils l’ont sorti de la gare. Cela s’est passé si vite que je n’ai pas pensé à sortir mon téléphone pour filmer. »

Choquée par l'arrestation, Léa Fehner ne prend pas le temps d’échanger avec l’autre témoin qu’elle aperçoit une dernière fois sur le quai du même train pour Paris. « J’ai essayé de la retrouver en parcourant tous les wagons, mais elle a dû descendre à Montauban avant que je ne commence mes recherches », regrette-t-elle.

Appel à témoin

Que s’est-il passé ce lundi matin ? Qu’avait fait cet homme ? Quel est son état de santé aujourd'hui ? A-t-il été victime de violences policières ? Autant de questions qui n’en finissent pas de tracasser Léa Fehner. « Des interpellations violentes, j’en ai vu souvent quand je vivais à Paris-Belleville, raconte-t-elle. Cela peut arriver dans le feu de l’action entre interpellé et interpellant, car maîtriser quelqu’un crée des débordements. Là, c’était inquiétant, car j’avais l’impression que ce gars était tombé dans les pommes. C’est ça qui m’a fait peur. Cela m’a rappelé ces images [de George Floyd à Cédric Chouviat, NDLR] qu’on voit à la télé ou sur Internet. Je ne savais pas vers qui me tourner, où demander comment cette personne allait », explique-t-elle à Mediacités. Le soir même, celle-ci réactive ses comptes Instagram et Facebook pour publier un appel à témoin :

 

 
 
 
 
 
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Interpellé pour non-port du masque

Pour en savoir plus sur cette arrestation, Mediacités a sollicité le procureur de la République le 26 janvier. Dans un premier temps, celui-ci n’a pas retrouvé la trace de l’intervention auprès de la Direction départementale de la sécurité publique, qui supervise l’action des policiers nationaux sur le terrain.

Le lendemain, l’interpellation « par un service de police » nous a cependant été confirmée par la SNCF, qui nous a assuré qu’aucun de ses agents de la sûreté ferroviaire n’est impliqué. Si les différentes sources syndicales interrogées n’avaient pas connaissance de l’évènement, l’une d’entre elles a évoqué l’implication d’une patrouille de la police aux frontières (PAF) dans ce fait divers. Cette information nous a été confirmée par le procureur de la république, le 29 janvier.

« Le plaquage ventral est autorisé, mais il fait toujours polémique. »

« Après vérifications complémentaires pour apporter réponse à vos interrogations et prévenir toute diffusion de fausse nouvelle, il apparaît que ce sont bien des policiers de la PAF qui ont procédé à cette interpellation », reconnaît Dominique Alzeari, le procureur de la République. Selon le magistrat, l’individu ne portait pas de masque et refusait de sortir de la gare « malgré les demandes des services ». « Il a été conduit à l'extérieur puis menotté brièvement au vu de son comportement résilient, poursuit le procureur de la République. L'agent de sécurité incendie de la gare est intervenu - sans suite médicale. Vous pouvez donc rassurer votre informateur sur l'état de santé de cette personne. »

Malgré sa résistance et sa véhémence supposées, l’interpellé n’a pas été placé en garde-à-vue, selon le parquet de Toulouse. Présenté à un officier de police judiciaire, il a seulement écopé d’une amende de 135 euros pour non port de masque. Faute d'élément sur son identité, nous n'avons pas été en mesure de recueillir son témoignage.

Si le témoignage circonstancié de Léa Fehner concorde avec le récit factuel du procureur, des dissonances et des zones d’ombres demeurent sur certains points : le menottage de l’individu, son état de santé pendant l’interpellation… « Je ne pense pas qu’il simulait ou qu’il résistait passivement, comme lors d’une manifestation, mais il était peut-être stone ou en état d’ébriété. Comme je devais prendre mon train, je n’ai pas vu la scène jusqu’au bout. Cela me rassure que le procureur dise qu’il n’y a pas eu de suites médicales, conclut la Toulousaine. Tout cela montre comme on est désarmé face à ces pratiques. Le plaquage ventral est autorisé, mais il fait toujours polémique. »

Il y a des enquêtes qu'on ne publie pas car la piste ne mène à rien. D'autres parce que les vérifications contredisent l'information de départ. Pourquoi, dans ce cas, publier un article sur une interpellation, dite musclée, si celle-ci n'a pas eu de conséquence sur la santé de l'individu concerné ?

Nous avons estimé qu'un « circulez, rien à voir » n'était pas approprié car au terme de notre enquête, les principaux éléments du témoignage ont été corroborés par le parquet de Toulouse, même si celui-ci ne s'est pas étendu sur les conditions de l'arrestation décrite dans cet article.

Nous pensons qu'il est de notre rôle de répondre aux interrogations des citoyens et des citoyennes, surtout quand il s'agit d'une technique qui a valu à la France d'être condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme, comme le rappelait France Info, en juin 2020 (voir vidéo dans l'article).

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