En novembre 2019, Johanna Rolland inaugure Citad"Elles à Nantes, lieu d'accueil des femmes victimes de violence. / © Photo : Thibault Dumas

Violences faites aux femmes : Citad’elles victime de son – triste – succès

En un an, ce centre d’accueil et de soutien unique en France a accueilli plus de 1 250 femmes victimes de violences. Un afflux tel que la ville de Nantes doit augmenter le personnel d’accueil et cherche des co-financeurs. Et, justement, la porte d’un soutien de la Région Pays de la Loire et du ministère semble enfin s’entrouvrir.

Inauguré le 22 novembre 2019 sur l’île de Nantes pour « toutes les femmes victimes de violences », Citad’elles a - malheureusement - trouvé son public. Selon un premier bilan communiqué par la Ville, près de 80 femmes passent chaque semaine le sas sécurisé de ce centre post-traumatique multi-services de 750 mètres carrés ouvert 24 heures sur 24, même pendant les deux confinements. Soit 3 400 venues depuis l’ouverture... Dans 82 % des cas, elles s’y rendent pour fuir des violences conjugales, ou intrafamiliales pour 11 % d’entre elles. Un quart de ces femmes sont des nouvelles venues dans la structure, qui reçoit plus 1 300 appels chaque mois.           

« Cela va de l’étudiante à la femme de plus de 80 ans. De la femme sans emploi à la cadre supérieure... Toutes les couches sociales sont concernées », décrit Valérie Alassaunière, sa directrice, salariée de la Ville de Nantes (elle dirigeait auparavant la mission égalité à Nantes Métropole). Ces douze derniers mois, 61 femmes et 64 enfants ont été mis en sécurité, notamment dans les trois appartements de Citad’elles, où la durée du séjour s’élève en moyenne à trois jours/nuits.

« Impossibilité à répondre » et « temps d'attente de plusieurs heures »

Valérie Alassaunière qualifie l’année écoulée « de fortement tourmentée et intense pour les équipes », avec un nombre de sollicitations assez important et des violences marquantes. « Récemment encore, poursuit-elle, nous avons dû appeler SOS médecins pour venir en aide à une femme. » Lors de son ouverture il y a un an, aucune prévision en terme de nombre de femmes accueillies ou de dossiers traités n'avait été communiquée. Le succès semble néanmoins avoir dépassé les attentes. « Quand un équipement comme ça a de tels besoins, c’est autant de charge de travail pour les équipes », reconnaît la maire (PS) de Nantes Johanna Rolland.

A cet égard, le compte rendu du comité technique de suivi qui s'est tenu le 10 novembre est éloquent. Le document, que Mediacités a pu consulter, témoigne des difficultés de Citad'elles à traiter les très nombreuses demandes. Il déplore « une impossibilité à répondre aux appels ainsi qu’aux sollicitations sur le chat (…), représentant pourtant la première entrée au centre ressources et l’image d’un service sensé pouvoir répondre 24h/24h 7j/7j notamment en situation d’urgence ». Mais aussi « un nombre de situations venant sans rendez-vous et un nombre de nouvelles situations à la hausse engendrant des temps d’attente de plusieurs heures ». Ou encore « l’impossibilité de mettre en place des temps dédiés d’évaluation en binôme des situations les plus complexes et de temps avec les opérateurs institutionnels et associatifs du centre pour construire des avis partagés et construits prenant appui sur les expertises et les savoir-faire pluridisciplinaires », alors même que « c’était là tout l’enjeu de Citad’elles ». Autant de constats menant à une conclusion : Citad'elles manque de personnel. 

« Trop peu de personnel »

À l’origine, Citad’elles comptait 16 permanents, dont 13 sont des fonctionnaires municipaux, principalement des coordinatrices de parcours. « En réalité cela a été longtemps 11, soit trop peu de personnel, soupire la CGT de la Ville de Nantes. Et ceux qui y travaillent sont déjà en souffrance. Chaque travailleur social y gère 150 dossiers plus des centaines d’appels ! Au-delà de la bonne cause - que nous soutenons -, l’envers du décor est problématique. » Selon le syndicat, certains permanents seraient suivis par la médecine ou la psychologue du travail. Preuve que la collectivité locale a été surprise par la « charge de travail », l’effectif permanent a été porté à 17 personnes cet été et atteindra 19 personnes en janvier prochain, après l’embauche de deux coordinatrices supplémentaires.

Côté statuts, Citad’elles devait devenir dès 2020 un groupement d’intérêt public (GIP), associant les (nombreux) partenaires associatifs et institutionnels du projet. Ce n’est toujours pas le cas. Le dossier serait « dans sa phase de formalisation », assure la maire de Nantes à Mediacités, alors que « les confinements ont concentré l’activité sur l’accompagnement des femmes ». Un retard qui inquiète du côté de la CGT : « On fait les choses à l'envers et ça floute le statut d'agents détachés pour l'heure. On nous a présenté trois dossiers différents. Ça devait être un GIP, qui est un projet commun et une structure équilibrée entre plusieurs acteurs publics. Puis non. Puis oui ».    

Négociations avec la Région

Au delà du pur problème administratif, la question du statut pose aussi celle du financement. Devenue indispensable, Citad'elles coûte cher à la mairie. Pour faire face, cette dernière va avoir besoin de co-financeurs qu'elle peine à mobiliser. L’investissement initial s'élevait à 1,8 million d’euros et la Ville finance l'essentiel du fonctionnement de la structure : 1,43 millions d'euros sur les 1,8 millions de budget annuel en 2020. Le reste provient surtout du Département de Loire-Atlantique (321 468 euros - qui seront maintenus en 2021, comme cela nous a été confirmé), de l’ARS Pays de la Loire (85 000 euros) et de la CAF de Loire-Atlantique (60 000 euros).

D’autres acteurs publics pourraient bientôt entrer dans la danse. Selon nos informations, une réunion consacrée à Citad’elles a eu lieu ce mardi entre les services de la Ville de Nantes et ceux de la Région Pays de la Loire, suite à une interpellation lors du conseil municipal du 9 octobre dernier de la chef de file de l’opposition (et nouvelle sénatrice LR) Laurence Garnier. « Il n’est pas encore question de montant ou de subvention. C’est une première touche », pondère un parti prenant.

Mais Johanna Rolland court surtout (désespérément), depuis dix-huit mois, après un soutien financier gouvernemental, via le ministère déléguée à l'égalité femmes-hommes. Après le silence puis l’agacement de Marlène Schiappa, une porte semble s’entrouvrir avec sa successeure. « J’ai eu un échange téléphonique avec Élisabeth Moreno (ministre déléguée à l’Egalité femmes-hommes, à la diversité et à l’égalité des chances, ndlr). Elle m’a dit qu’elle viendrait visiter Citad’elles », annonce Johanna Rolland. Un premier pas, peut-être, avant que l’État investisse enfin à la hauteur du triste succès du centre.

Thibault Dumas

Cet article concerne les promesses :
« Poursuite de l’action de Citad’elles » « Devenir la première ville non sexiste de France à 10 ans »
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Thibault Dumas
Franco-américain, je suis journaliste professionnel à Nantes depuis plus de dix ans, en radio puis en presse écrite, comme pigiste désormais. Je collabore avec Mediacités, édition nantaise, depuis la préparation de son lancement, en 2017. Je n'ai pas de spécialité en tant que telle mais j'enquête plutôt (seul ou en équipe) sur les montages fiscaux (Waldemar Kita, FC Nantes, Manitou, etc), la politique sous toutes ses formes, le social (Le Confluent, Centrale Nantes, Beaux-Arts de Nantes, etc) et un peu d'écologie (déchets, éoliennes de Nozay, etc). Pour me contacter : thibault.dumas@mediacites.fr.

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