De Kaboul à Lille, l’incroyable exfiltration d’une famille afghane

En septembre, Mediacités vous racontait l’histoire de Suraya Alizada, journaliste afghane réfugiée à Roubaix pour échapper aux talibans, et relayait son appel vibrant pour sauver sa famille restée à Kaboul. Six mois plus tard, la jeune femme a réussi son pari. Récit d’une fuite du pays à haut risque.

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Une partie de la famille Alizada peu après son exfiltration vers le Pakistan. Photo : Famille Alizada

Elles sont là, souriantes et apprêtées, réunies autour de tables de fortune assemblées pour accueillir le repas qu’elles ont longuement préparé, et c’est un miracle. Elles sont ensemble ; elles sont en sécurité. Il flotte une odeur de fête dans cet appartement du Faubourg de Béthune, à Lille, qui les abrite désormais. Leur soulagement, les quatre femmes et les deux jeunes filles de 13 et 16 ans qui composent la famille Alizada ne cherchent pas un instant à le dissimuler. C’est qu’avant de parvenir à s’enfuir de Kaboul, en Afghanistan, où elles étaient menacées, elles auront traversé de nombreux dangers.

Le 22 septembre dernier, lorsque nous rencontrons Suraya dans une brasserie de Roubaix, la jeune femme a le visage fermé, les traits tirés. Depuis l’entrée dans Kaboul des talibans, un peu plus d’un mois auparavant, la journaliste de 28 ans, réfugiée en France fin 2018 pour échapper aux extrémistes religieux qu’elle avait ouvertement critiqués, a perdu le sommeil. Elle suit en permanence les actualités de son pays et pense aux femmes de sa famille jour et nuit. « C’est de ma faute, répète-t-elle dans un français hésitant et un peu haché, c’est à cause de mon métier. Si j’en avais choisi un autre, rien de tout cela ne serait arrivé. »

De Kaboul à Roubaix, l’appel de Suraya Alizada pour sauver sa famille menacée par les talibans

Après la chute de Kaboul, le 15 août 2021, tout se précipite. Suraya sollicite la cellule de crise du ministère français des Affaires étrangères. Mais rien ne bouge. Après une importante vague d’évacuations, menées notamment par les États-Unis, le flot des départs s’est rapidement tari. Suraya est désespérée. Sa mère, ses deux sœurs et ses nièces sont Hazara, une minorité ethnique chiite persécutée. Prévenues in extremis d’une visite des talibans à leur domicile, elles ont pu s’échapper et ont trouvé refuge chez des connaissances où elles vivent cachées. Jusqu’à quand ?

Bouteilles à la mer

Entre les quatre murs de sa minuscule chambre universitaire, à Roubaix, Suraya ne sait plus quoi faire. Elle multiplie les bouteilles à la mer, les courriers à Emmanuel et Brigitte Macron, au ministre des Affaires étrangères, au préfet du Nord, à Martine Aubry… et implore qu’on accorde un visa temporaire aux membres de sa famille. Son portrait dans les colonnes de Mediacités émeut. En coulisses, un réseau informel s’organise pour la soutenir. Et bientôt, Suraya trouve l’oreille de la maire de Lille.

« Au moment où la France a annoncé qu’il n’y aurait plus de vols, fin août, nous avions déjà reçu 900 dossiers »

Martine Aubry s’est très vite imposée comme l’une des principales figures françaises de l’exfiltration d’Afghans menacés par les talibans. Son suivi au long cours de la situation lui a permis de faire preuve de réactivité : entre le 17 et le 20 août, 58 Afghans ont pu gagner la capitale des Flandres. Des artistes, des personnalités de la justice, de l’éducation ou de la santé. Des listes ont été établies en urgence grâce à un Lillois franco-afghan de 34 ans, Wali Mohammadi, qui a joué un rôle actif dans l’épopée de leur sortie du pays.

« Quand les Afghans de France ont compris qu’on faisait de notre mieux pour accueillir des familles menacées, on a vu se former de longues files d’attente devant l’hôtel de ville, décrit Martine Aubry. Au moment où la France a annoncé qu’il n’y aurait plus de vols, fin août, nous avions déjà reçu 900 dossiers… » En l’espace d’une quinzaine de jours, environ 2 600 Afghans ont été évacués par la France. D’après Le Monde, qui a enquêté sur les nombreux Afghans qui estiment avoir été abandonnés par le gouvernement français, plus de 270 000 e-mails et 70 000 appels ont été adressés sur la même période à la cellule de crise du Quai d’Orsay. Mais depuis un attentat-suicide à Kaboul, le 26 août, et la fin du pont aérien, les rapatriements ne se font plus qu’au compte-gouttes.

Nuits blanches

L’automne touche à sa fin ; la situation des femmes de la famille Alizada, réunies dans une pièce unique où elles vivent en recluses, n’a pas changé d’un iota. Seule à Roubaix, Suraya a bien du mal à se concentrer sur ses études à l’université : elle enchaîne les nuits blanches, rongée par la culpabilité d’avoir mis sa famille en danger. Son espoir ne tient qu’à un fil et au lien qu’elle a instauré avec Stephan Kutniak, directeur général adjoint des services chargé de la culture et des relations internationales à la mairie de Lille.

Un soir, un numéro de téléphone qu’elle ne connaît pas s’affiche sur son portable. Celui de Martine Aubry, qui cherche à la rassurer : sa famille compte parmi les trois derniers dossiers, liés à des habitants de la métropole lilloise, qu’elle suit de près. Rien n’est encore fait, évidemment. Mais l’étudiante a besoin de croire qu’elle est sur le point de retrouver les siens. Son moral remonte. Elle fait des progrès fulgurants en français. Les coups de téléphone avec la mairie se multiplient ; les échanges entre Martine Aubry et Paris aussi.

Au début de l’année 2022, le ministère des Affaires étrangères finit par accepter d’accueillir sa famille en France ; Suraya est métamorphosée. Mais comment quitter le pays sans risquer sa vie ? Plusieurs semaines s’écoulent dans un brouillard épais. Quelques options sont examinées dans le plus grand secret, puis rejetées. Dans le même temps, l’état de santé de Fatima, la mère de Suraya âgée de 71 ans, se dégrade : trop de tension, de stress permanent. Le pays est en train de sombrer : les relations diplomatiques que tentent de nouer les talibans à l’international sont au point mort, la situation humanitaire est catastrophique, les droits des femmes sont bafoués…

Exfiltration à hauts risques

Dans les rues de Kaboul, les patrouilles s’intensifient. Des barrages temporaires fleurissent à chaque carrefour. Des véhicules, désignés au hasard, sont passés au crible. L’identité de leurs passagers est soigneusement inspectée. La famille de Suraya n’a plus le choix, plus le temps : elle se résout à fuir par la frontière du Pakistan. À la fin du mois de février, au moment où le monde entier a le regard tourné vers la guerre qui vient d’éclater en Ukraine, les combattants islamistes lancent une vaste opération de fouille des maisons à Kaboul, affirmant rechercher armes et criminels après une recrudescence de vols et d’enlèvements.

Suspendues à WhatsApp, les femmes de la famille Alizada se rongent les sangs. Depuis plusieurs semaines, elles attendent un signal du Quai d’Orsay qui tarde à arriver. Leurs maigres effets sont réunis autour d’elles — elles sont prêtes à partir en un instant. L’opération d’exfiltration est montée entre Lille et Paris : chacun fait jouer ses réseaux, mobilise toutes ses connaissances. Des trésors d’ingéniosité sont déployés pour lever chaque obstacle un par un ; rien ne sera laissé au hasard.

« Les deux automobiles roulent à bonne distance et à vive allure, droit vers le Pakistan. La route semble interminable »

Il fait nuit noire, ce 6 mars, quand deux véhicules se rangent discrètement devant un immeuble de Kaboul. C’est l’heure, il faut y aller. Plus question de reculer. Fatima, la mère de Suraya, monte dans le premier, à côté du chauffeur. L’une de ses filles, trentenaire, prend place sur la banquette arrière. Les autres grimpent dans le second. Trop de femmes dans une même voiture, ce ne serait pas prudent. Elles ont préparé des histoires crédibles, pour justifier de leur présence sur la route en cas d’arrestation, et les répètent mentalement.

Les deux automobiles roulent à bonne distance et à vive allure, droit vers le Pakistan. Voiles et masques contre le Covid dissimulent en grande partie les visages déconfits de voyageuses silencieuses ; la route semble interminable. La frontière n’apparaît, au loin, qu’à 5 heures du matin. Pour la franchir, il faudra encore patienter de nombreuses heures, en domptant l’angoisse comme on peut. Un troisième véhicule les attend de l’autre côté ; il les conduit à l’ambassade de France à Islamabad, où elles feront leurs visas. Sur la route, les sœurs de Suraya lui envoient une photo, accompagnée d’un message : tout s’est déroulé comme prévu. Elles sont en sécurité, sauvées. Il n’est pas facile de le réaliser.

Nouveau départ

Un avion les emmène à Paris quelques jours plus tard. Le 11 mars, dans le hall de l’aéroport, Suraya retrouve une famille qu’elle n’a pas vue depuis plus de trois ans – et qu’elle n’était pas sûre de revoir un jour. Dans sa main, un petit bouquet de fleurs qu’elle tend à sa mère avant de la prendre dans ses bras. Les jours suivants sont emplis de joie. À Lille, toutes les cinq prennent leurs marques, pas à pas. Les services de la mairie se sont organisés : les deux adolescentes retrouvent les bancs de l’école, après de trop nombreux mois. En Afghanistan, les collégiennes et lycéennes n’ont pas la même chance : les talibans s’opposent à leur scolarisation.

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La famille Alizada réunie autour de Martine Aubry, maire de Lille, et Stephan Kutniak, directeur général adjoint des services chargé de la culture et des relations internationales à la mairie de Lille. Photo : Clémence de Blasi / Mediacités

Dans cette nouvelle vie, il faudra tout réapprendre. La langue, les codes, les gens. Tout reconstruire, patiemment. Bien décidée à ne rien céder aux terroristes islamistes, Suraya s’apprête à passer le concours d’entrée de l’École supérieure de journalisme de Lille. À 32 et 33 ans, Sediqa et Tahira, ses sœurs aînées, espèrent retrouver un jour, elles aussi, leurs métiers : la première était infirmière, la seconde enseignante et comptable. En quittant Kaboul, les femmes de la famille Alizada savent ce qu’elles ont perdu. Ce qu’elles ont dû laisser derrière elles, abandonner. Et aussi tout ce qu’elles ont gagné. Cela tient en un mot, inestimable, sourit Suraya : « liberté ».

J’ai été profondément touchée par l’histoire et le courage de Suraya Alizada que j’ai rencontrée en septembre 2021, afin de rédiger mon article pour Mediacités. Après cet entretien, il ne m’a pas paru possible de m’en tenir au strict exercice journalistique. Au fil des mois, j’ai donc multiplié les démarches auprès de différents interlocuteurs et tenté de faire réagir des autorités peu réceptives jusqu’à capter l’attention de Martine Aubry, très engagée dans l’humanitaire. La maire de Lille a passé de nombreuses heures à appuyer le dossier de la famille Alizada afin qu’il ne soit pas oublié. Sa détermination et ses réseaux sont venus à bout d’une situation inextricable. La chaîne de solidarité qui s’est formée autour de la jeune femme a été déterminante dans la réussite de cette opération d’exfiltration secrète, qui aurait pu très mal se terminer. L’équipe de Mediacités Lille est fière d’avoir pris sa part dans cette histoire et de sa conclusion heureuse. Nous tenons à remercier tous ceux qui se sont engagés à nos côtés.

Clémence de Blasi

Clémence de Blasi

Journaliste, j'ai travaillé comme pigiste pour Mediacités depuis son lancement à Lille fin 2016 avant de devenir rédactrice en chef de l'édition lilloise. Très généraliste, j'ai quand même un intérêt particulier pour les questions sociétales, médicales et rurales. Pour me contacter : cdeblasi@mediacites.fr
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Par Clémence de Blasi