«La rue du Molinel se métamorphose avec vous », « Je donne mon avis sur les jardins à partager ». Derrière ces apostrophes accrocheuses se cache l’une des promesses de campagne de Martine Aubry : la volonté de créer « une vraie démocratie en ligne ». Les règles du jeu ont l’air simples : les Lillois, Lommois et Hellemmois ont rendez-vous sur le site participez.lille.fr, où ils peuvent contribuer à un certain nombre de projets, du renouveau d’un marché à Faubourg de Béthune à la métamorphose de la place du maréchal Leclerc. C’est aussi à cet endroit qu’ils sont invités à participer aux budgets participatifs ou encore, depuis février, à soumettre une pétition locale.

Sur le papier, l’idée semble bonne et l’offre complète. Mais avec un maximum de 340 contributions (hors budget participatif) et un minimum de 23, les concertations n’inspirent pas encore suffisamment les quelque 124 000 personnes en âge de voter à Lille. Pour Sébastien Duhem, adjoint en charge de la participation citoyenne, il est facile d’expliquer ces variations du nombre de participants : celles-ci seraient tout simplement liées à la nature des projets. « Si la concertation porte sur un micro-secteur, comme les jardins à partager du Faubourg de Béthune, c’est tout à fait normal que les votes soient peu nombreux », explique-t-il.

Julie Nicolas, élue écologiste à la mairie de Lille, pense tenir un autre coupable. Selon elle, le processus de participation en ligne serait loin d’être clair. Pour appuyer ses propos, elle revient sur le droit de pétition locale , en vigueur depuis février dernier. Les projets déposés ayant deux mois pour recueillir un cinquième des signatures des inscrits sur liste électorale, soit environ 25 000 personnes, c’est l’occasion de faire un premier bilan. En tout, deux pétitions ont été déposées, avec un maximum de vingt-trois signatures. « On crée des choses, mais y accéder est quasiment impossible. Il s’agit de transformer l’essai », déplore-t-elle, soulignant un manque d’accompagnement de la part de la mairie.                          

D’imprécisions en imprécisions

L’élue pointe aussi du doigt la confusion autour des objectifs concrets des concertations. « Mes contributions au questionnaire permettront de dresser un bilan du ressenti des habitants et des usagers de l’écoquartier des rives de la Haute-Deûle », peut-on lire dans la description d’un projet. « Vos réponses et remarques sont destinées à alimenter le projet de métamorphose paysagère de la rue du Molinel », lit-on dans une autre consultation. Derrière ces termes flous, on peine à imaginer concrètement l’utilité des contributions. S’il n’existe pas de loi précise pour encadrer la participation citoyenne, les « bonnes pratiques » sont énumérées dans la Charte de la participation du public du ministère de la Transition écologique. L’article 1 énonce explicitement que « la participation du public nécessite un cadre clair et partagé ».

« Pour encourager la participation, il faut montrer aux habitants que, lorsqu’ils s’impliquent, leur avis est pris en compte », souligne Katharina Zuegel, co-directrice du laboratoire d’idées Décider ensemble. L’essentiel, selon elle : avoir « un aperçu de la finalité des projets et du nombre de participants ». Encore raté pour le site lillois ; le nombre de participants ne figure pas sous toutes les consultations.

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Où sont passés les participants du projet de métamorphose de la rue du Molinel ? Capture d’écran participez.lille.fr

À Rennes, en revanche, le message a été reçu. « On estime qu’en dessous de 200 signatures, la consultation n’a pas beaucoup de sens », souligne Xavier Desmots, adjoint délégué à la démocratie locale et à la participation citoyenne. Pour participer, les Rennais sont plus aiguillés que leurs concitoyens du Nord, la mairie donnant accès à une « charte rennaise de la démocratie locale », qui devrait être retravaillée en septembre. On y trouve plus d’informations sur la finalité des projets, divisés en quatre catégories : l’information, la consultation, la concertation et la co-construction. Un document qui fait défaut à la mairie de Lille, et qui n’est pas, d’après nos renseignements, en cours d’élaboration.

Côté transparence, la ville de Rennes gagne également des points en rendant accessibles tous les bilans des concertations soumises à l’avis des citoyens. Une démarche pratiquée à Lille  dans certains cas seulement. « Des bilans vont être publiés prochainement », se défend Sébastien Duhem, sans donner de détails sur le calendrier.                           

 

« Il ne faut pas considérer la plateforme comme l’alpha et l’oméga de la participation citoyenne »

Pour le Rennais Xavier Desmots, un long chemin reste à faire : « Ce sont souvent les mêmes personnes qui participent, on a du mal à atteindre les gens dans les quartiers populaires, ou ceux à qui on donne peu la parole. » « La représentativité depuis internet, c’est celle des personnes qui répondent, confirme Gérard Flament, président du conseil de développement de la MEL. Les plateformes numériques font de la collecte d’opinion et ne laissent pas vraiment la place à la discussion. Il faut qu’elles soient complétées par d’autres dispositifs. C’est un véritable écosystème, car c’est à partir de l’opinion qu’on peut construire de la réflexion. »

Cet objectif, la plateforme lilloise tente tant bien que mal de le mettre en place. Certains projets ont invité la population à des concertations en présentiel, mais les événements restent encore peu visibles et difficiles d’accès sur le site. « Il ne faut pas considérer la plateforme comme l’alpha et l’oméga de la participation citoyenne », conclut Sébastien Duhem, qui souhaite systématiser ce mélange de pratiques.

Des sites à l’abandon

Nombre d’embûches freinent donc la mairie de Lille dans la mise en place d’une « vraie démocratie en ligne ». Au sein de la MEL, pourtant, la plateforme a très bonne presse. Rares encore sont les municipalités à s’être dotées d’une plateforme de participation citoyenne. Il existe bien quelques exceptions, qui sont totalement à l’abandon. C’est le cas de la plateforme de la ville de Croix, dont la dernière consultation date de juin 2019. En tout, seuls sept projets ont été mis en ligne. Même constat du côté de la ville de Bondues, avec seulement quatre consultations lancées depuis 2019. La ville de Houplines, quant à elle, s’est récemment dotée d’un outil numérique pour recueillir les concertations citoyennes. Depuis son lancement en mars dernier, seules deux consultations ont été organisées.

« Ça prend du temps, une plateforme, conclut Sébastien Duhem. On va constamment améliorer notre site en fonction des remarques des habitants  Dans sa ligne de mire : l’embauche d’un « spécialiste du numérique » et une campagne de communication à l’automne, pour inciter les citoyens à prendre part aux projets. S’il juge qu’il faut encore « distribuer des flyers » pour encourager les Lillois à se connecter, l’élu reste confiant sur la suite de son projet.

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« Expérimentation d’une vraie démocratie en ligne »
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