"C’est un peu fatiguant... on ne m’appelle que pour commenter la campagne d’EELV. » Sandrine Runel ne cache pas son agacement. Alors que la candidate socialiste aux municipales à Lyon pensait avoir accompli le plus dur en présentant une liste d’union de la gauche agrégeant le PS, le PCF, Génération.s, Place Publique et quelques insoumis, la voilà à la remorque des écologistes, partis seuls à la conquête des communes de l’agglomération et de la Métropole de Lyon. « C’est sûr qu’il y a une grande attente autour d’eux. Mais ça donne l’impression qu’ils sont les seuls à porter un discours sur l’environnement… », soupire encore la socialiste.

Au grand jeu de la météo électorale, les vents lyonnais sont favorables pour Europe Ecologie – Les Verts (EELV). Les sondages (pour ce qu'ils valent) les placent en deuxième position du scrutin métropolitain, derrière Gérard Collomb mais loin devant le reste de la gauche. Côté municipales, à Lyon, ils font même jeu égal avec les candidats LREM et LR, et peuvent aussi espérer faire coup double avec Villeurbanne, le « 10e arrondissement », bastion socialiste depuis toujours.

Crise de croissance

La dynamique verte, qui n'est pas propre qu'à Lyon, est encore renforcée par les éditoriaux médiatiques (exemple celui de Thomas Legrand sur France Inter le 8 janvier dernier). Ils accréditent la possibilité d’une victoire pour les écologistes en mars 2020. « Au premier sondage favorable, on se dit que c’est presque une anomalie, mais au bout du quatrième, on commence à croire que c’est possible », s’enthousiasme Fanny Dubot, tête de liste dans le 7e arrondissement, également candidate aux dernières législatives. « En 2017, j’avais dix fois moins de militants pour mener campagne et ils étaient en grande partie issus du PS qui me soutenait. Aujourd’hui on traverse presque une crise de croissance pour former ceux qui nous rejoignent », s’emballe-t-elle.

Ces derniers mois, les écologistes ont martelé un storytelling simple : se présenter comme le réceptacle naturel des électeurs en quête d’une offre politique répondant à l’urgence environnementale, entre la droite nationaliste du RN et les libéraux macronistes. « Nous avons vocation à diriger », lâche sans détour Bruno Bernard, leur chef de file pour les métropolitaines. Au point de reléguer au second plan la guerre de tranchée entre Gérard Collomb et David Kimelfeld, le président de la Métropole candidat dissident En Marche, qui monopolisait depuis des mois l’espace politique local. En refusant toute alliance avec d’autres partis avant le premier tour, tout en se positionnant comme une alternative à « l’écologie de façade » menée à ses yeux par le pouvoir en place, EELV s’est lancé dans un grand bluff, forçant ses adversaires à dévoiler leurs cartes en matière d’environnement.

Résultat : fin janvier Gérard Collomb consacrait l’une de ses premières conférences thématiques à promouvoir son modèle de « croissance verte », capable de concilier économie et écologie dans un « en même temps » très macroniste. Voir le baron lyonnais forcé de jouer sur le terrain des Verts, se justifier sur son projet de périphérique Ouest (le fameux « Anneau des sciences ») ou promettre de développer une alimentation « bio et locale », n’est pas une mince victoire pour des écologistes membres de toutes les majorités du maire de Lyon depuis 2001, mais habitués à voir leurs propositions jetées aux orties.

« On en a tellement sué
pour en arriver là »

Ce mardi 28 janvier, la boule à facettes est accrochée au plafond, mais l’heure n’est pas encore à la fête. EELV organise son premier meeting d’ampleur sur une péniche des berges du Rhône. Objectif : gagner en crédibilité et faire connaître ses têtes de listes pour les municipales et les métropolitaines, certains se présentant sur les deux tableaux. Près de 400 militants s’installent sous les lumières vertes des projecteurs. Le temps d’apercevoir le trio de candidats mis en vitrine par leur parti : Bruno Bernard à la Métropole, Grégory Doucet à Lyon, Béatrice Vessiller à Villeurbanne [lire leurs portraits ci-dessous]. Quelques minutes seulement. Pour l’instant les écologistes jouent collectif.

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Un militant EELV lors du meeting à La Plateforme, le 28 février. Photo : MP

À tour de rôle, les candidats font le tour de leurs propositions : développement des transports en commun, création de lignes de tramway en périphérie, végétalisation massive des espaces publics, développement d’un Réseau express vélo (REV), réduction de la place de la voiture, accélération de la rénovation thermique des logements, politique zéro déchet… Il s’agit de « prendre le contre-pied du modèle dominant », résume Sonia Zdorovtzoff, tête de liste dans le 8e arrondissement. Les Lyonnais « ont rendez-vous avec l’Histoire », ponctue Grégory Doucet.

Dans un coin de la salle, Pierre Hémon se frotte les yeux pour y croire. « Je suis fou de joie. J’avais décidé d’arrêter, mais de voir cette montée de sève, cette jeunesse qui prend les manettes, ça nous porte », lance celui qui compte parmi les six élus EELV du Grand Lyon, sur les 165 conseillers du Grand Lyon, membres de la majorité, hier de Gérard Collomb, aujourd'hui de David Kimelfeld. Et de conclure : « On en a tellement sué pour en arriver là ».

Rupture avec le « grand frère » socialiste

Retour en 2017. Plombé par les années François Hollande, le parti écolo est en ruines. Son candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, s’est finalement rallié à Benoît Hamon. Laminé aux législatives, il ne compte plus qu’un seul député contre dix-sept quelques mois plus tôt.  « Tous le monde nous voyait morts », se souvient Bruno Bernard. Le quadragénaire, élu à Villeurbanne et au Grand Lyon de 2008 à 2014 a débarqué l’année précédente dans l’exécutif national d’EELV [lire ci-dessous]. Avec une obsession : libérer le parti de la tutelle du « grand frère » socialiste déconfit par le chamboule-tout d’Emmanuel Macron, et assumer une ligne « écologiste avant tout ». Dans l’agglomération lyonnaise, la déclaration d’indépendance est d’autant plus nécessaire que Gérard Collomb, estampillé « premier des marcheurs », a été appelé place Beauvau après la présidentielle.

Métropole : Bruno Bernard, l’homme du sérail

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Pas facile de commencer à prendre la lumière à 49 ans. Bruno Bernard est plutôt un homme de coulisses, peu connu des habitants du Grand Lyon. Il n’est pourtant pas un néophyte...

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Pas facile de commencer à prendre la lumière à 49 ans. Bruno Bernard est plutôt un homme de coulisses, peu connu des habitants du Grand Lyon. Il n’est pourtant pas un néophyte en politique. Enfant d’une famille socialiste pur jus, il croise régulièrement François Mitterrand, un proche de son père Roland Bernard, maire d’Oullins de 1977 à 1990 et député, puis sénateur, entre 1981 et 1995. Une pointure de la Mitterrandie.

Au début des années 1990, il prend donc tout naturellement sa carte au Parti socialiste, par loyauté familiale avant tout. Il la rendra quelques années plus tard après avoir voté Dominique Voynet à la présidentielle de 1995. « Le déclic a aussi été la question de la double peine sous Lionel Jospin, se souvient-il. La gauche ne tenait plus ses valeurs. » Il s’intéresse peu à peu aux enjeux environnementaux. « On ne naît pas écologiste, on le devient », assure-t-il.

Après avoir travaillé pendant dix ans dans le secteur de la dépollution, il crée en 2007 son entreprise de désamiantage, IDF Environnement, basée à Stains (Seine-Saint-Denis). Le marché est porteur : la société emploie aujourd’hui près de 25 personnes. Depuis le mois de juin 2019, Bruno Bernard a quitté ses fonctions de directeur général, mais reste l’actionnaire principal. « Je n’ai pas besoin de la politique pour vivre », résume-t-il. Le candidat met régulièrement en avant son parcours d’entrepreneur, comme pour faire taire ses adversaires, prompts à voir dans l’écologie un ennemi de l’économie.

Au chevet du parti 

Entre 2008 et 2014, il est élu à Villeurbanne et au Grand Lyon, le temps d’un mandat seulement. « Oui c’est plus facile de ne pas être élu sortant. Ça évite d’avoir à se justifier », admet-il. Mais c’est surtout au sein de son parti EELV qu’il prend de l’ampleur. Déjà en charge des relations avec les régions, il débarque en 2016 dans le bureau exécutif du parti. EELV est alors affaibli par sa participation aux gouvernements de François Hollande.

Dans le sillage du nouveau secrétaire national David Cormand, il infuse un nouveau « récit politique » : faire d’EELV l’alternative au libéralisme, tout en recentrant le discours sur l’environnement et en se libérant de son ancrage à gauche. « Il a fait partie des trois ou quatre personnes sans qui nous n’aurions pas pu redresser le parti », assure aujourd’hui le député européen David Cormand.

Le voilà délégué aux élections et aux relations avec les autres mouvements. Autant dire diplomate en chef. Un poste qui convient bien à ce Villeurbannais plus stratège que tribun. « Je n’avais pas besoin d’apparaître. Le fait de me présenter pour les métropolitaines n’a pas été une évidence », dit-il. À l’automne 2019, il est pourtant désigné tête de liste par les militants du Grand Lyon avec 70% des voix (face au lyonnais Bertrand Artigny). Un plébiscite. Présenté comme un bon négociateur, il mènera les inévitables négociations avec le reste de la gauche lyonnaise au soir du premier tour des métropolitaines. « Il faut assumer de pouvoir gagner », prévient-il. Sans que l’on sache qui Bruno Bernard cherche à convaincre, des électeurs, des militants EELV ou de lui-même. 

Alignement des planètes

Tout bascule à l’automne 2018. La démission de Nicolas Hulot du gouvernement offre une nouvelle visibilité au discours écologiste. Dans la foulée, les marches pour le climat rassemblent des milliers de militants à Lyon, sous l’impulsion d’associations comme Alternatiba. Une énergie issue du milieu associatif, mais qui prospère pour l’essentiel en dehors des partis politiques. Tout l’enjeu pour EELV est de la canaliser.

 Une première étape est franchie en avril 2019, avec la publication de l’appel « Changer Lyon ». Le texte, qui vise à rassembler les écologistes de tous bords du territoire, est chapeauté par Thomas Dossus, alors secrétaire d’EELV Métropole et Rhône. « J’avais participé à l’organisation des Marches pour le climat. Je voyais un décalage entre les vieux qui m’entouraient à EELV, où il ne restait plus que les acharnés encartés depuis 20 ans, et les jeunes militants motivés qui n’étaient pas en confiance avec les partis politiques », se souvient le militant, communicant de formation, passé par le groupe écologiste à la Région et par la brève campagne présidentielle de Yannick Jadot.

Le texte est finalement signé par près de 600 militants, soit une base plus large que les membres lyonnais d’EELV. « On a réussi à se rendre attirant, c’est un effet boule de neige, des militants ont trouvé une place chez nous », estime Thomas Dossus. Plusieurs responsables associatifs se retrouveront ainsi sur les listes municipales et métropolitaines, comme Fabien Bagnon, co-président de La Ville à Vélo [lire notre enquête “Tout roule pour le lobby du vélo”], ou Lucie Vacher, du collectif anti-pub Plein la Vue. « J’avais rencontré beaucoup d’élus pour peser sur le règlement publicitaire intercommunal, mais on voyait bien que notre action était limitée », raconte cette dernière. « Pour moi l’élection est un prolongement naturel », estime la trentenaire, candidate dans la circonscription métropolitaine Lyon Sud.

Dans la foulée, des ateliers sont organisés pour faire remonter les idées des militants pour la campagne à venir. Les planètes s’alignent. Aux européennes, EELV réalise un excellent score à Lyon : il arrive en tête dans les 1er et 7e arrondissements, et se hisse à la seconde place à Villeurbanne, avec plus de 20% des suffrages.

En quête de crédibilité

À la fin de l’été 2019, les primaires internes, ouvertes à tous les signataires de l’appel, désignent Grégory Doucet, puis Bruno Bernard, pour mener la bataille électorale. Deux nouvelles têtes. La tendance est au dégagisme : les élus historiques sont mis sur la touche au profit d’une nouvelle génération. « Il y a eu les Verts bâtisseurs comme Étienne Tête, Pierre Hémon, Bruno Charles... Ils ont crédibilisé notre action à Lyon. Mais pour espérer gagner il fallait aussi passer par un renouvellement », analyse David Cormand, ancien secrétaire national d’EELV et proche de Bruno Bernard. Dès le mois de septembre, Yannick Jadot fait le déplacement à Lyon. « Aux écologistes de prendre le volant », lance-t-il. Signe du caractère stratégique de l’élection lyonnaise, le député européen revient début janvier s'afficher avec Béatrice Vessiller et est attendu le 7 mars pour le grand meeting final.

« Ce qu’on propose n’est pas déconnant. À un moment, il faudra le faire ! »

Pour espérer mener la danse, EELV a démarré sa campagne très tôt. Dès l’automne, le casting des candidats principaux est bouclé, alors que d’autres partis n’ont pas encore choisi leurs têtes de listes. La communication se rode. Ce vendredi matin de janvier, Grégory Doucet énumère devant quelques journalistes ses propositions pour une « ville des enfants » : des menus 100% bio dans les cantines, un plan d’investissement massif de construction d’écoles pour rattraper la démographie galopante de la commune… Le ton est calme, presque professoral pour cet humanitaire de profession [lire son portrait ci-dessous]. L’enjeu est crucial : être crédible à tout prix, éviter le procès en idéalisme. « Ce qu’on propose n’est pas déconnant. Parce qu’on pense qu’on peut gagner. À un moment, il faudra le faire ! », souligne Bruno Bernard.

Les écologistes le savent : toute hésitation sur les questions économiques et financières leur sera préjudiciable. Exercice pratique pendant le rassemblement du 28 janvier : « Combien ça coûtera ? », lance un militant au sujet des propositions en matière de transports. La question est attendue : EELV veut augmenter de 20% l’offre de bus, mettre en place la gratuité pour les enfants, créer des nouvelles lignes de tramway… La réponse est immédiate : « Trois milliards d’euros. La moitié est auto-financée. Le reste sera financé par l’emprunt. Notre projet portera l’endettement du Sytral [le syndicat mixte des transports en commun de l'agglomération lyonnaise] à sept ans, ce qui reste très raisonnable », débite par cœur Jimmy Ribeiro, ingénieur spécialiste des transports et candidat dans la circonscription Lyon-Nord (3e et 6e arrondissements).              

Lyon : Grégory Doucet, l’humanitaire pressé

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Dans l’écosystème touffu d’Europe Ecologie - Les Verts, Handicap International est un vrai coin à champignons. Trois candidats écologistes aux élections municipales et métropolitaines...

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Dans l’écosystème touffu d’Europe Ecologie - Les Verts, Handicap International est un vrai coin à champignons. Trois candidats écologistes aux élections municipales et métropolitaines sont issus de l’ONG, dont le siège est à Lyon. À commencer par Grégory Doucet. Le Lyonnais de l’étape y travaille depuis huit ans comme responsable des opérations en Afrique de l’Ouest. « Il avait monté une “green team” parmi les salariés, pour installer un compost, adhérer à une Amap, développer l’usage du vélo… », se souvient Thomas Dossus, tête de liste dans la circonscription métropolitaine Lyon-Sud (7e arrondissement) et community manager d’Handicap International. De là à parler de foyer de radicalisation verte dans l’ONG ? « Plutôt une sensibilité partagée », s’amuse Grégory Doucet.

À 46 ans, le chef de file des écologistes lyonnais est l’incarnation idéale de la « société civile » portée aux nues par EELV : engagé, rigoureux… et novice en politique. Au moins sur le plan électoral. Encarté à EELV depuis 2005, Grégory Doucet a longtemps « donné la priorité » à son engagement humanitaire. Il faut dire qu’avec deux ans passés au Népal, puis quatre ans à Manille pour venir en aide aux habitants des bidonvilles, suivis de huit ans à se frotter aux crises de l’Afrique de l’Ouest (la guerre au Mali, l’épidémie Ebola…) il n’a pas tellement eu l’occasion de se plonger dans les affaires lyonnaises. À peine était-il présent sur une liste aux municipales 2014, sans obtenir de siège.

Gandhi plutôt que Descartes

C’est la « bérézina de l’écologie », en 2017, qui le décide. Il fait acte de candidature aux législatives, mais n’est pas retenu par EELV. Pas rancunier, il se propose comme secrétaire des écologistes lyonnais dans la foulée. Avec comme objectif les municipales de 2020. « On n’a pas crié sur tous les toits qu’on allait prendre la ville.  À part quelques militants acharnés, personne n’y aurait cru, mais on a fait en sorte que ça soit possible », résume-t-il.

Aujourd’hui les sondages le placent au coude à coude avec Yann Cucherat, le candidat de Gérard Collomb à la mairie de Lyon. De quoi conforter la stratégie de Grégory Doucet, qui manie l’art de dire l’urgence sans affoler. Le quadra évoque Gandhi comme modèle, fustige Descartes et sa tentation de « se rendre maître et possesseur de la nature », cite les biologistes qui documentent les effets du changement climatique - « près de 70% des arthropodes ont déjà disparu de la planète » - le tout avec le ton bienveillant d’un professionnel rompu à la communication. « C’est peut-être une déformation d’humanitaire de voir de l’urgence partout, mais aujourd’hui la politique des petits pas est en train de devenir une forme de complicité ». Or l’heure est aux grands pas, martèle-t-il. À commencer par celui qui lui ferait enjamber le perron de l’hôtel de ville de Lyon.

L'ère Collomb

Des fenêtres de son siège de campagne, installé juste à côté de la gare de la Part-Dieu, Bruno Bernard contemple les gigantesques travaux qui redessinent le quartier, dernier symbole de l’urbanisme débridé de l’ère Collomb. Une attractivité comme alpha et oméga de la politique locale que les écologistes veulent questionner. C’est le cœur du débat. En janvier encore, le maire de Lyon mettait en garde contre « ceux qui pensent que la décroissance serait la solution ». « Ceux qui disent que nous n’avons pas le choix vous trompent : nous faisons le pari, le pari raisonnable et rationnel, que nous pouvons lier les deux, l’économie et l’écologie », écrit-il dans son programme environnemental. 

« Soyons clairs : Collomb est favori, mais l’alternative c’est nous »

Une vision en noir et blanc qui fait les affaires des écologistes : pour le clan Collomb, c’est une manière d’enfermer ses adversaires dans le camp des « décroissants », une insulte à ses yeux, déjà utilisée pour attaquer David Kimelfeld pourtant lui aussi issu de LREM. Si les écologistes se défendent d’être anti-business – « je suis moi-même chef d’entreprise », souligne Bruno Bernard – l’opposition entre deux visions sert aussi leurs intérêts, en les transformant en adversaire n°1. « Soyons clairs : Collomb est favori, mais l’alternative c’est nous », veut croire le candidat à la Métropole. 

« N’en déplaise à certains, nous avons une cohérence sur le plan économique », martèle Jérémy Camus. Tête de liste EELV dans le Val de Saône, ce spécialiste de entrepreneuriat social est l’un des référents du programme économique des écologistes. « Collomb a passé vingt ans à miser sur l’attractivité pour rivaliser avec d’autres villes européennes, mais cette stratégie obsolète a fini par se retourner contre les habitants, qui en subissent les conséquences : la pollution, les embouteillages, les loyers inabordables… Nous voulons passer d’une économie de l’attractivité à une économie de proximité », détaille-t-il, évoquant notamment la revitalisation des centres des communes périphériques pour mieux répartir l’activité sur le territoire de la métropole.

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De gauche à droite : Grégory Doucet, candidat EELV à la Ville de Lyon, Bruno Bernard, tête de liste pour les métropolitaines, et Béatrice Vessiller, cheffe de file des écologistes à Villeurbanne. Photo : Mathieu Périsse

« Ne soyons pas dans la caricature », réclame Bruno Bernard qui revendique un certain pragmatisme. « J’ai rencontré des patrons du BTP qui étaient sensibles à nos arguments, par exemple sur la bétonisation des terres agricoles, et d’autres beaucoup moins. C’est à la collectivité d’inclure des critères écologistes dans les appels d’offres », estime le chef de file.

Pas de sujet tabou

Pour rassurer l’électorat local, certains candidats n’hésitent pas à se saisir d’autres sujets traditionnellement moins présents dans le logiciel politique des écologistes. En politicienne expérimentée [lire son portrait ci-dessous], Béatrice Vessiller, candidate à Villeurbanne, place ainsi la sécurité dans ses priorités. Le thème donne souvent lieu à une surenchère en période électorale, comme le rappelait le sociologue Laurent Mucchielli auprès de Mediacités. La candidate promet une hausse de 25% du budget municipal dédié et un plan pour lutter contre « les points de deals tenus par les jeunes des quartiers ».

N’allez pas y voir de l’opportunisme, assure-t-elle : « C’est un sujet que nos adversaires, notamment la droite, nous dénient. Mais nous avons vocation à diriger une ville. Il n’y a pas de tabou ». Tout en rappelant que son approche « n’est pas seulement répressive ».

Même discours, basé sur la prévention et le redéploiement d’une police de proximité chez Fanny Dubot, candidate dans le 7e arrondissement, qui tente ainsi de répondre aux habitants mobilisés contre les incivilités, comme le collectif La Guillotière en colère. Moins en pointe sur ce sujet, Grégory Doucet promet de son côté un grand audit sur l’efficacité de la vidéosurveillance s’il pose ses valises à l’hôtel de ville de Lyon.

À ceux qui mettent en doutes leurs compétences, les écologistes opposent leurs bilans des mandats passés. « Avec seulement six élus au Grand Lyon, nous avons quand même réussi à faire bouger quelques lignes », insiste Béatrice Vessiller. Et de rappeler ses résultats en tant que vice-présidence à la rénovation thermique au Grand Lyon dans le dernier mandat, et ses « 12 000 logements isolés ». Un signe que « quand on est aux manettes, avec les moyens, on fait du concret », estime-t-elle : « Pendant toutes ces années nous avons creusé notre sillon. Aujourd’hui le contexte mondial nous donne raison. Les citoyens voient qu’il ne suffit pas d’un élu écolo, mais qu’il faut un changement d’orientation majeur ».

Villeurbanne : Béatrice Vessiller, trois mandats en bandoulière

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À l’entendre, elle aurait hésité à y retourner. Après trois mandats comme conseillère municipale de Villeurbanne, la question se posait...

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À l’entendre, elle aurait hésité à y retourner. Après trois mandats comme conseillère municipale de Villeurbanne, la question se posait. « Mais cette année, nous avons une responsabilité de gagner. Quand on veut gagner une ville, il faut aussi mettre à profit une expérience de gestion », justifie Béatrice Vessiller, qui espère remporter la deuxième ville de la métropole.

La mairie est socialiste (et brièvement communiste) sans interruption depuis 1924. Plus qu’un bastion, un château-fort. Mais une forteresse dont Béatrice Vessiller connaît tous les recoins. Le donjon d’abord, qu’elle a fréquenté entre 2008 et 2010 en tant qu’adjointe aux Déplacements urbains de Jean-Paul Bret, le maire (PS) élu en 2001. Les oubliettes ensuite, quand l’élue écologiste tombe en disgrâce et se voir retirer sa délégation en 2010 après s’être présentée face à un socialiste lors de cantonales partielles. Elle perd l’élection, son portefeuille municipal, et bascule dans l’opposition.

En 2014, elle tente donc sa chance en tant que candidate EELV face à son ancien suzerain. Elle se hisse au second tour dans une quadrangulaire avec le PS, l’UMP et le FN, mais termine à la dernière place.

Marquer sa différence

Elle rencontre plus de succès au Grand Lyon, où elle fait partie des six élus (sur 165) à porter les couleurs d’EELV au sein de la majorité de Gérard Collomb. Elle obtient, « après une âpre négociation », la vice-présidence à la rénovation thermique des logements et participe au lancement du dispositif Ecoréno’v, sa grande fierté. « Quand on isole des logements, on met l’écologie en pratique tout en réduisant les inégalités sociales », souligne-t-elle.

Originaire du nord-Isère, Béatrice Vessiller dit être arrivée chez les Verts en 1997 par le combat anti-nucléaire. « J’habitais à côté de la centrale Superphénix », raconte-t-elle. À 58 ans, elle mène aujourd’hui une campagne en étroite collaboration avec Bruno Bernard, tête de liste aux métropolitaines à Villeurbanne, mais reste l’œil rivé sur la mairie des Gratte-Ciel.

Son principal adversaire ? Cédric Van Styvendael, le candidat héritier de Jean-Paul Bret à la tête d’une liste d’union de la gauche. Le maire sortant a « bien géré » la commune tout en préservant « une forme de mixité », admet-elle. « Mais du point de vue de l’aménagement urbain, il a aussi laissé les promoteurs construire à un rythme trop élevé », regrette-t-elle. De quoi marquer sa différence vis-à-vis des socialistes, mais sans trop insulter l’avenir. Quand on veut prendre un château, mieux vaut éviter de l’attaquer de front.

L'autonomie, jusqu'à quel point ? 

En attendant le premier tour des élections le 15 mars, les écologistes sortent les calculettes. « Six circonscriptions [sur 14] sont gagnables », évalue Jean-Charles Kohlhass, candidat à la mairie d’Oullins et tête de liste dans la circonscription Lones-et-Côteaux, au sud de l’agglomération. Pas facile de faire des projections pour un double scrutin villes/Métropole inédit. « Il y a deux fronts. L’élection métropolitaine porte sur des compétences majeures, la mobilité, le logement, mais la campagne de terrain se fait plus au niveau des communes », estime l’actuel conseiller régional.

Les écologistes peuvent-ils gagner seuls ? Sauf raz-de-marée vert, des alliances devront être nouées entre les deux tours. Mais avec qui ? Au niveau national, la question divise EELV, tiraillé entre la stratégie du secrétaire national Julien Bayou – qui privilégie un ancrage à gauche – et celle de Yannick Jadot – qui ne ferme par complètement la porte aux macronistes.

Officiellement, les choses semblent plus clairs au niveau local, où Bruno Bernard estime « impensable » toute alliance avec David Kimelfeld, le candidat macroniste dissident. « Il faut de la cohérence, il ne peut pas avoir toujours été élu avec Gérard Collomb, avoir toujours porté et voté les mêmes projets et soudainement, parce qu’il est dans une guerre de pouvoir, ne plus être d'accord sur rien sauf une chose : soutenir la politique d'Emmanuel Macron », balaie-t-il. Pour le fin négociateur qu'est le leader EELV, les candidats de gauche sont bien les seuls « alliés naturels » des écologistes lyonnais. Sous quelle forme ? « Les discussions entre appareils sont une perte de temps. Nous préférons consacrer notre énergie à la campagne », élude-t-il.

Durant l’été 2019, Grégory Doucet a participé à l’initiative « Madame Z », qui visait à fédérer la gauche lyonnaise, aux côtés de Renaud Payre (candidat aux métropolitaines) et de Sandrine Runel. « Mais la promesse n’a pas été tenue », estime aujourd’hui le candidat lyonnais. « L’objectif était de mettre de côté les étendards. Si on est dans la tambouille, les arrangements “tu me donnes ça, je te donne ça”, ça ne fonctionne pas », pointe-t-il. Une manière de souligner sans en avoir l’air les longues tractations politiques qui ont précédé la constitution des listes de la Gauche Unie. Quand, les discussions semblent quasi inexistantes avec Nathalie Perrin-Gilbert, la candidate soutenue par la direction de la France insoumise à Lyon, qui aligne aussi des listes dans certaines circonscriptions métropolitaines.

« Si vous me demandez de me situer, je me place spontanément à gauche. Mais c'est une grille de lecture du XXe siècle qui est dépassée. Nous avons un projet écologiste que tout le monde peut rejoindre », avance Grégory Doucet. Une stratégie « autonomiste » ? Bruno Bernard s’en défend : « Autonomie par rapport à quoi ? Avant, nous étions des supplétifs du PS. Aujourd'hui nous n'avons pas à être autonomes par rapport à quiconque ». Ce qui les différencie des autres partis de gauche ? « Demandez-leur », s’amuse-t-il.

La tentation Kimelfeld en toile de fond

« Nous n’avons pas d’opposition de fond. L’urgence climatique est partagée par tous. Nous sommes peut-être un peu plus réalistes », répond Sandrine Runel, tête de liste Gauche unie à Lyon. « C’est juste une question de priorité. Nous plaçons l’urgence sociale avant l’urgence écologique, eux font l’inverse », abonde Raphaël Debû, secrétaire départemental du PCF et lui aussi candidat de la Gauche unie dans la circonscription métropolitaine Lyon-Ouest (5e et 9e). Ce dernier « regrette » l’absence des écologistes dans son rassemblement, un « choix tactique » de leur part estime-t-il. Mais un choix risqué, selon lui. « En 2014 les écologistes avaient juré qu’ils ne s’allieraient pas avec Collomb. Ils n’ont pas attendu 10 minutes au soir du premier tour pour négocier avec lui », tacle l’élu communiste.

De là à imaginer une alliance de dernière minute avec les équipes de David Kimelfeld ? « Je pense que leur électorat ne le leur pardonnerait pas. Mais les élus écologistes sortants ont de bonnes relations avec lui. Je ne leur fait pas une entière confiance pour maintenir la frontière étanche », souffle Raphaël Debû. 

Si EELV réalise de bons scores le 15 mars, son pari sera réalisable et il pourra négocier des fusions en position de force, circonscription par circonscription, place par place. « Les tableurs Excel sont prêts », indique Thomas Dossus. À force, EELV est rodé aux négociations d’entre-deux-tours. « Mais d’habitude on est derrière, poursuit le candidat lyonnais. Ce n’est pas forcément plus simple si on arrive en tête, parce qu’il faut dire à des gens de nos listes de laisser leur place ». Un problème de riche en quelque sorte.