Métropole lilloise : Que contiennent les cahiers de doléances oubliés par Emmanuel Macron ?

En 2019, Emmanuel Macron proposait aux Français de mettre leurs attentes par écrit dans des cahiers de doléances. Cinq ans plus tard, alors que ces centaines de milliers de contributions n’ont donné lieu à aucune restitution publique, Mediacités a épluché les doléances recueillies dans une trentaine de communes de la métropole de Lille.

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Les doléances d'une trentaine de villes de la métropole européenne de Lille (MEL) mises à disposition du public au conseil départemental du Nord. Photos et montage : Brianne Cousin / Mediacités.

L’ambiance est studieuse dans la salle de lecture des archives départementales du Nord. Une poignée de passionnés épluche soigneusement des piles de documents plus ou moins vieillis. L’un observe une vieille carte de la ville de Tourcoing, l’autre déplie une ancienne édition de La Voix du Nord, un autre enfin compte bien retracer son arbre généalogique. Quant à nous, nous voilà en train de lire des pages et des pages de documents bien plus récents : vieux de cinq ans seulement. Ce que nous avons entre les mains, ce sont des cahiers de doléances, issus d’une trentaine de communes de la métropole européenne de Lille (MEL) [voir “En coulisses’].

Le 15 janvier 2019, alors que la crise des gilets jaunes bat son plein, Emmanuel Macron tente d’éteindre le feu en lançant un « grand débat national ». Les Français sont invités à s’exprimer sur les « grands enjeux de la nation » lors de rencontres publiques ou dans les fameux « cahiers de doléances » mis à disposition dans les mairies.

Les revendications d’une trentaine de cahiers analysées

L’exercice est populaire – plus de 200 000 contributions sont rédigées à la main et 2 millions via la plateforme mise en ligne par le gouvernement – mais ne donne lieu à aucune restitution publique. Le seul moyen de découvrir les complaintes et les propositions des Français qui se sont essayés à l’exercice est d’aller fouiller dans les cahiers de doléances disponibles aux archives départementales, à l’image de ce qu’a fait la journaliste Hélène Desplanques dans son documentaire Les Doléances.

Les voici devant nous, cinq ans plus tard… à l’exception de ceux de la ville de Lille, introuvables. Cahier d’écolier à Tourcoing, piles de photocopies à Villeneuve‐d’Ascq, pochettes jaunes à Saint‐André‐lez‐Lille… Chaque mairie y est allée de sa touche personnelle. Quant au contenu, il donne à voir des revendications très similaires. 

« Ces cahiers de doléances, ils ont juste mis un couvercle dessus »

Le 25 janvier 2019, soit dix jours après l’ouverture du Grand Débat national, François Depriester, artisan de 36 ans, prend sa plume en mairie d’Armentières. Sur trois pages, il liste toute une série de propositions de réforme pour l’ensemble des thématiques choisies par le gouvernement (économie, santé, transport, écologie etc.), ce qui donne à l’ensemble des allures de programme politique. Au bout de sa liste, il indique « et j’en ai d’autres », puis laisse son numéro de téléphone.

Contacté par Mediacités cinq ans après avoir exprimé ses doléances, celui qui se dit proche des idées de l’organisation altermondialiste Attac regrette que « les choses n’aient pas beaucoup bougé depuis ». « Je suis sûr que parmi les contributions, il y avait quantité de propositions qui pouvaient être intéressantes pour tout le monde, souffle‐t‐il, amer. Ces cahiers de doléances ont ouvert une porte de discussion, mais derrière il n’y a même pas eu d’analyse, ils ont juste mis un couvercle dessus. »

Cahiers de doléances oubliés : « J’ai ressenti un énorme sentiment de gâchis »

Des propositions originales

Côté fiscalité, l’Armentiérois exhortait notamment la France à mener « une guerre commerciale aux paradis fiscaux ». Cette demande de justice fiscale revient de manière récurrente dans les contributions que nous avons consultées, avant tout via le souhait d’une restauration de l’impôt de la solidarité sur la fortune (ISF).                    

Au chapitre des transports, l’une de ses propositions est plus originale : la mise en place d’une indemnité kilométrique pour les personnes se rendant à leur travail en mobilité active. Pour l’écologie, François Depriester propose d’aller bien plus loin que le dispositif zéro artificialisation nette, en interdisant purement et simplement l’artificialisation des sols tant que toutes les friches d’un territoire n’ont pas été dépolluées et réinvesties.

Des propositions inventives et peu discutées dans le débat public que l’on retrouve également dans la contribution d’un habitant anonyme de Lambersart. Ce citoyen souhaiterait notamment que les médias télévisuels diffusant de la publicité soient contraints de compenser cette pression à la consommation par des émissions pédagogiques.

De grosses inquiétudes sur le pouvoir d’achat

Au‐delà des propositions, plus ou moins novatrices, on retrouve aussi dans ces cahiers des moments de vie, confessions désespérées écrites comme dernier recours de la part des citoyens les plus précaires. C’est cette même baisse du pouvoir d’achat qui a fait descendre les gilets jaunes dans la rue, alors qu’ils s’opposaient initialement à la hausse du prix des carburants.

La ville de Roubaix tristement surnommée « ville la plus pauvre de France » – où le taux de chômage s’élevait à 29,7 % en 2020 contre 8 % en France à la même époque – cumule des témoignages plutôt acides. Comme celui de Samia, qui se permet au passage un tacle au Président de la République : « J’ai 27 ans, je suis diplômée et je n’arrive pas à trouver du travail. J’ai beau traverser les rues mais en vain ». Sofia, elle, est moins ironique : « J’ai deux enfants […] Une fois les factures payées, nous n’avons plus grand chose. On enchaîne les travaux miséreux et demandons des prêts à notre famille pour Noël pendant que d’autres vivent la belle vie. J’ai actuellement deux chambres dont une avec de la moisissure. »

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Extrait du témoignage de « Samia », à Roubaix. Photo : Brianne Cousin / Mediacités.

« Qu’elle est triste notre France qui n’est même plus capable d’assumer ses vieux »

Ailleurs dans la métropole, les revendications sont les mêmes. Tiphaine, à Lesquin, a perdu son emploi et parle de « dégringolade sociale ». « Je ne suis plus rien alors que j’ai travaillé toute ma vie », déplore‐t‐elle. Nathalie et Christelle, à Wasquehal, sont « obligées de prendre une calculette pour faire les courses ».

Beaucoup de retraités, déjà mobilisés en 2019, plaidaient quant à eux pour la suppression de la contribution sociale généralisée (CSG) mais aussi pour une revalorisation des retraites. 

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Extraits d’un cahier de doléances à Wasquehal. Photo : Brianne Cousin / Mediacités.

Un couple de retraités anonymes, résidents de la ville de Lys‐lez‐Lannoy, s’agace ainsi du montant de leurs retraites : « On faisait 54 heures par semaine pendant 42 ans. On n’a pas volé notre retraite. Rendez‐là nous ! ». “Madame Wyart’, à Wasquehal, qui gagnait « 540 euros par mois », se désole : « Qu’elle est triste notre France qui n’est même plus capable d’assumer ses vieux, ses travailleurs pauvres, ses handicapés et ses étrangers en situation de grande détresse. »

Abolition des privilèges et défiance envers les élus

Dans la quasi‐totalité des contributions que nous avons pu consulter, un sentiment d’injustice domine – la sensation d’un gouvernement dur avec les faibles et tendre avec les forts. « La richesse d’une minorité se fait sur la pauvreté d’une majorité », s’indigne Sylvain Liviau, habitant d’Aubers, à la frontière avec le Pas‐de‐Calais. « Il faut réduire le train de vie de l’État qui doit montrer l’exemple en premier », complète une résidente d’Annœullin.

Pour de nombreux citoyens, les profiteurs sont ainsi tout trouvés : les élus – avant tout nationaux – pour lesquels ils n’ont pas de mots assez durs. « 50 % des députés et sénateurs seraient suffisants, s’ils prenaient leur travail à cœur », considère la même habitante d’Annœullin, pointant les rangs souvent clairsemés des Palais Bourbon et du Luxembourg.

Pour davantage d’équité, plusieurs doléances appellent également à une « abolition des privilèges ». Alain, un retraité d’Allennes-les-Marais souhaiterait une « suppression des avantages des anciens présidents de la République. Quand on est viré, on est viré », appuie‐t‐il. Les anciens présidents bénéficient en effet d’une « retraite dotation » d’un montant d’environ 5 500 euros brut mensuel et peuvent continuer à disposer d’un logement de fonction à l’issue de leur mandat, comme l’explique Le Figaro.

Le droit à mourir dans la dignité

Plus étonnant, une lettre, signée par une dizaine de personnes, revient telle quelle dans les cahiers de diverses mairies. Il s’agit en fait d’un texte prérédigé téléchargé sur le site de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD). « Ma vie m’appartient, à moi et à moi seul, écrivent‐elles. Je ne veux pas que qui que ce soit se mêle de choisir pour moi comment je vais finir ma vie : ni médecin, ni famille dès lors que je n’ai pas donné de mandat de représentation, ni religieux… »

Engagement d’Emmanuel Macron, une loi sur la fin de vie doit être examinée par les députés le 27 mai prochain. Elle devrait permettre aux personnes « atteintes d’une affection grave et incurable » dont le pronostic vital est engagé « à court ou moyen terme » de bénéficier d’une « aide à mourir » sous conditions, comme le fait d’être majeures et capables d’un « discernement plein et entier ».

« Monsieur le président de la République… » : ce que contiennent les cahiers de doléances oubliés des Lyonnais

« Monsieur le Président, j’ai 11 ans, je suis en sixième »

Difficile pour l’équipe de Mediacités de retranscrire l’intégralité des pages noircies par les habitants de la métropole lilloise – nous avons dû isoler les thématiques les plus récurrentes. Pêle‐mêle, les cahiers de doléances ont servi d’exutoires à certains citoyens réclamant la démission du Président de la République. Mais, plus surprenant, ils ont aussi recueilli les contributions d’élus comme Christian Poiret, le président du conseil départemental du Nord. Parmi les quatre uniques propositions issues de la petite ville de Lauwin‐Planque (1 750 habitants) à côté de Douai, dont il a longtemps été maire, la sienne réclame de « limiter les études d’impact lorsque nous décidons d’investir dans les communes et intercommunalités. Les procédures sont trop longues, il faut les alléger ».

La palme de la contributrice la plus jeune revient à Pauline, une habitante de Seclin : « Monsieur le Président, j’ai 11 ans, je suis en sixième. J’aimerais porter l’uniforme pour moins de jugements et d’injustice entre les élèves. Rendre le port de l’uniforme obligatoire au collège et lycée serait une grande avancée dans l’égalité des jeunes. » Avant de conclure, en majuscules : « LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ ! »

Le port de la tenue unique sera expérimenté dès la rentrée prochaine dans 100 établissements français. Plusieurs communes du département seront concernées, notamment Tourcoing. Sur ce point au moins, la jeune contributrice aura été entendue.

« Publier les doléances serait une façon de dire aux Français qu’on les écoute »

Le 13 janvier dernier, 16 députés de sept groupes politiques (de La France insoumise au MoDem) ont déposé une proposition de résolution visant à « la publicisation des doléances du grand débat national ». En clair, ces parlementaires invitent le gouvernement à tenir la promesse formulée en 2019 de rendre accessibles en ligne, et donc au plus grand nombre, les fameux cahiers. « Ces écrits, citoyens, politiques, ne peuvent être occultés du débat public. Faire comme s’ils n’avaient jamais existé ou qu’ils n’avaient guère de valeur probante ne peut qu’abîmer notre République », exposent‐ils dans les motifs de leur résolution.

« Les gens ont mis une partie d’eux-mêmes, du temps, de l’énergie et du cœur dans ces cahiers. Nous demandons que le gouvernement reconnaisse la richesse de ce fonds d’archives, défend la députée de la Drôme Marie Pochon (EELV), à l’initiative de la résolution. Au lieu de cela, il y a une volonté non dite de poser un couvercle là‐dessus. » Officiellement, le gouvernement se retranche derrière le coût et les problèmes techniques que poserait l’anonymisation des cahiers. 80 % des doléances seraient pourtant déjà numérisées et centralisées aux archives nationales.

« Alors qu’on vit un tel moment de fracturation de notre société, publier les doléances serait un symbole, une façon de dire aux Français qu’on les écoute », veut croire Marie Pochon. La députée espère réussir à inscrire le vote de sa résolution à l’agenda de l’Assemblée nationale d’ici à l’été prochain.

Pour consulter des documents aux archives départementales du Nord, il ne faut pas avoir peur de marcher. Afin de sécuriser les fichiers au maximum, il n’est possible de consulter qu’une archive à la fois. Derrière le comptoir, des piles de cartons nous attendent. Ils contiennent les cahiers de doléances que nous pouvons consulter.

Premier obstacle, les doléances de toutes les villes ne sont pas consultables aux archives, comme la ville de Lille par exemple. Reste une soixantaine de communes à passer en revue, tâche chronophage et presque impossible au vu du temps imparti. Pendant deux jours, nous avons épluché un maximum de doléances des villes de la métropole lilloise.

Si les contributeurs s’enchaînent, les sujets sont peu ou prou similaires : pouvoir d’achat, retraites, institutions… tant de catégories que nous avons répertoriées dans notre article.

  • Bravo pour ce sujet et cette recherche.
    Pouvez‐vous communiquer la liste des communes (60aine) de la MEL qui a fait remonter les doléances ?

    • Bonjour,
      Ravi que notre article vous ait plu. Les cahiers de doléances de la majorité des communes de la MEL sont consultables aux archives départementales. Puisque la MEL compte 95 communes, je vous indique donc plutôt celles dont les doléances ne sont pas disponibles aux archives, il s’agit de Bois‐Grenier, Bondues, Capinghem, Deûlémont, Englos, Ennetières‐en‐Weppes, Erquinghem‐le‐Sec, Escobecques, Faches‐Thumesnil, Gruson, Hallennes‐lez‐Haubourdin, Hem, Herlies, Houplines, La Bassée, Lannoy, Le Maisnil, Leers, Linselles, Lomme, Marcq‐en‐Barœul, Noyelles‐lès‐Seclin, Péronne‐en‐Mélantois, Provin, Quesnoy‐sur‐Deûle, Radinghem‐en‐Weppes, Sailly‐lez‐Lannoy, Sainghin‐en‐Mélantois, Salomé, Santes, Sequedin, Vendeville, Verlinghem, Warneton, Wavrin, Wicres, Willems. 

      Matthieu Slisse, journaliste à la rédaction lilloise de Mediacités

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Par Brianne Huguerre-Cousin et Matthieu Slisse

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