Harcèlement sexuel : derrière le procès d’un policier municipal, la coupable défaillance de la ville de Lille

Un ancien policier municipal lillois, condamné en première instance pour avoir harcelé sexuellement une collègue, a été jugé en appel ce 3 mars. L’occasion pour son avocat et le ministère public de pointer l’insuffisante protection de la victime par sa hiérarchie. Selon nos informations, cette défaillance s’est reproduite en décembre 2025 dans une autre affaire de violences sexuelles au sein de la « PM ».

L'hôtel de police municipale de Lille. Photo : Matthieu Slisse / Mediacités

«Ce qui est pernicieux dans le harcèlement sexuel au travail, c’est que vous subissez des choses… mais c’est votre travail. Il vous faut y retourner, jour après jour, vous n’avez pas vraiment le choix. Et c’est parce qu’on sait que cette position est contrainte qu’il existe normalement des procédures protectrices ». Tout est dans le « normalement ».

Ce mardi 3 mars devant la cour d’appel de Douai, Me Vincent Bethouart, avocat d’une policière municipale lilloise victime d’harcèlement sexuel par l’un de ses ex‐collègue, a tenu à souligner les lourdes responsabilités de la Ville de Lille dans l’aggravation de l’état de santé de sa cliente. Alors que le mis en cause, pourtant à l’origine de l’appel, ne s’est pas déplacé à l’audience et n’était pas représenté, ce nouveau procès a en effet été l’occasion d’une diatribe à l’encontre de la hiérarchie municipale lilloise. Celle‐ci s’est rendue coupable d’une série de manquements déjà décrits par une enquête du site d’investigation indépendant Disclose.

#MeTooPolice : la gestion désastreuse d’un cas de harcèlement sexuel dans la police municipale de Lille

Une hiérarchie « extrêmement défaillante »

« L’absence de protection a participé au préjudice de [ma cliente] », a martelé son avocat. Le rapporteur public s’est lui aussi livré à des critiques, considérant que la hiérarchie de la police municipale avait été « extrêmement défaillante ». Enfin, l’avocate générale a fustigé « un simulacre d’enquête administrative menée à charge… contre la plaignante ».

Après avoir été déboutée de sa demande de 30 000 euros en remboursement du préjudice subi [notamment pour le coût des arrêts maladie de la plaignante] en première instance, la Ville de Lille ne s’était pas constituée partie civile. Si bien qu’il n’y avait aucun responsable municipal ni conseil pour entendre l’avis de la justice sur la gestion catastrophique du cas de cette jeune policière municipale, en incapacité totale de travail depuis les faits.

Première réaction : organiser une confrontation

En février 2023, la plaignante, alors âgée de 24 ans, est en poste à Lille depuis deux ans dans la police municipale. Elle travaille dans l’unité qui patrouille de nuit. Un nouveau policier, en provenance de Valenciennes, intègre son unité, et alors qu’elle n’avait jamais eu de problème particulier avec ses collègues, elle se plaint rapidement du comportement de ce nouveau venu à son égard. Comme le confirmeront plusieurs agents lors de l’enquête judiciaire, elle est régulièrement insultée : « camionneur », « cachalot ».

Celui qui nourrit déjà l’ambition de diriger la brigade canine – il est maître‐chien de formation – se distingue également par de nombreux propos à connotation sexuelle. Là encore, tels que l’attesteront des collègues, il lui demande ce qu’elle porte comme sous‐vêtements, si elle est « épilée » ou si elle s’est « faite baiser pour la Saint‐Valentin ».

Alors qu’elle se plaint d’avoir mal dormi en raison d’une nuit agitée à la maison d’arrêt voisine de son domicile, il lui lance « c’est normal, si tu leur montres tes seins, ça les excite. Tu finiras bien par trouver un prisonnier qui voudra de toi ». Dans le même temps, il l’appelle, la nuit, alors qu’elle est en repos. Débute l’un de ses messages vocal par « ma chérie ». Enfin, il a à plusieurs reprises des gestes déplacés, et s’amuse à décrocher les scratchs police de son gilet pare‐balle pour les lui coller dans les cheveux. Pour l’ensemble de ces faits, l’avocate générale a requis un alourdissement de la peine, la portant à douze mois, assortie d’un sursis simple. Cette peine serait assortie d’une interdiction d’exercer pour une durée de deux ans. Le délibéré est fixé au 24 avril 2026.

« Il m’aura fallu attendre le jugement de première instance pour être enfin reconnue comme victime »

Un mois et demi seulement après l’arrivée de ce nouveau collègue, la jeune policière municipale se livre auprès de sa responsable hiérarchique. Celle‐ci lui indique avoir déjà vécu pareille situation, et qu’elle avait réglé ça elle‐même. Si bien qu’au lieu d’effectuer un signalement, la cheffe de service convoque la victime et son agresseur présumé pour une confrontation.  « C’était impossible pour moi de m’asseoir près de lui, j’étais debout à côté du radiateur, racontera plus tard la policière à Disclose. Il a dit que c’était des plaisanteries, que si j’avais mal interprété, il s’excusait. » Une réunion de l’ensemble du service sera également organisée afin de « mettre les choses à plat ». À l’issue, le policier mis en cause portera plainte pour diffamation. Elle sera rapidement classée sans suite.

« Dans cette affaire, les rôles ont longtemps été inversés », raconte la jeune policière municipale, seule à la barre du tribunal en raison de l’absence du prévenu. Très émue, elle revient sur la douleur qu’a représenté pour elle le fait de ne pas avoir été crue, ainsi que le maintien de cet agent dans les effectifs, malgré son témoignage ainsi que ceux de ses collègues. Elle déplore l’absence d’application d’un principe de précaution.

« Il m’aura fallu attendre le jugement de première instance pour enfin être prise au sérieux et reconnue comme victime ». Ce n’est qu’après son dépôt de plainte en juin 2023, puis la garde à vue et le placement sous contrôle judiciaire du prévenu, en octobre 2023, que son ex‐collègue sera écarté de la police municipale.

« On me voit comme un problème »

Durant sept mois, et sur la seule foi d’une enquête administrative interne au cours de laquelle la victime ne sera même pas entendue, le policier a ainsi pu conserver son poste, tandis que la policière demeure le plus souvent en arrêt maladie. Devant le tribunal, elle détaille les « conséquences dramatiques » de cette absence de protection. « Ma vie est à l’arrêt complètement. J’ai des expertises psychiatriques tous les six mois. Je suis sous anxiolytiques. Je suis inapte à mes fonctions jusqu’à juillet 2026, avec réévaluation ». Par crainte de ne pas être crue, elle se croit désormais obligée de se justifier sans cesse, prend note de tout, conserve méticuleusement chaque écrit.

Elle a bien tenté de reprendre ses fonctions, en mi‐temps thérapeutique. Mais elle ne se sent plus en sécurité sur son lieu de travail et ostracisée. « J’ai voulu être policière pour faire respecter les lois… Mais dans le cadre de mon travail, je n’ai pas été respectée, ni soutenue. Aujourd’hui, on me voit comme un problème. J’entends des remarques : “Faites attention. Avec elle, vous allez finir en taule”. »

Sollicitée, la Ville de Lille nous a indiqué ne pas pouvoir s’exprimer sur une affaire en cours. En juin 2025, Patrick Pincet, le directeur général des services avait pourtant répondu à Disclose. Il avait maintenu qu’il n’y avait selon lui « pas matière à suspendre ». Sitôt saisie de l’affaire, la justice avait conclu le contraire. Elle reprochait même au passage à la policière municipale d’avoir « tardé à porter plainte ».

« Si les règles avaient été rappelées à ce policier, si ma cliente avait été protégée, elle ne serait pas dans l’état où elle est aujourd’hui. Si ce dossier avait été bien traité, on n’aurait pas été devant le tribunal judiciaire et on ne serait pas devant vous aujourd’hui puisqu’il n’y aurait pas eu de plainte », a rétorqué, mardi, l’avocat de la policière.

Une nouvelle grave défaillance en décembre 2025

Existe‐t‐il une procédure standardisée de gestion des cas des violences sexistes et sexuelles (VSS) dans les services de la Ville de Lille ? Les conséquences dramatiques pour cette policière municipale ont‐ils inspiré des changements ? Autant de questions sans réponses alors qu’une procédure est pendante devant le tribunal administratif depuis février 2024. La victime sollicite 30 000 € à titre de dommages‐intérêts auprès de la municipalité en réparation des préjudices subis.

Selon nos informations, une nouvelle grave défaillance dans le traitement d’une affaire de VSS a été relevée en décembre 2025. Celle‐ci est à nouveau imputable à l’ex-cheffe de service de l’unité de nuit, transférée depuis dans un autre service. Une policière municipale lui aurait décrit une agression sexuelle subie dans les locaux. A la suite de quoi, elle a, à nouveau, confronté victime et agresseur présumés dans son bureau, plaçant la plaignante dans une posture de grande vulnérabilité. Différence notoire : après l’intervention d’un syndicat, le mis en cause a ensuite été suspendu avec effet immédiat.

Mise à jour le 05/03 à 17h10 : transformation du terme « brigadière‐cheffe » par « cheffe de service ». 

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Par Matthieu Slisse

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