Des cafards pour compagnons de confinement. C’était, jusqu’à peu, le lot quotidien de Lina, étudiante à l’université Lyon-2, locataire d’une chambre de 9 mètres carrés à la résidence Crous Jean-Mermoz, dans le 8e arrondissement de Lyon. « Ils sont partout ! Sur les murs, dans les douches, les cuisines », raconte-t-elle. Lina n’a pas supporté l’épreuve du huis clos avec les insectes plus de deux semaines : après une panne Internet prolongée, l’étudiante s’est réfugiée dans sa famille en région parisienne. « Le billet [de train] était cher mais je devais partir, ce n’était plus possible, lâche-t-elle. On était une quinzaine par étage à se partager les douches, les toilettes et la cuisine. Vous imaginez l’angoisse d’attraper le virus ? »

D’après les chiffres communiqués par le Crous de Lyon, 126 des 399 chambres de cette résidence sont actuellement occupées. Il faut dire que les deux bâtiments quinquagénaires de Jean-Mermoz sont ce qui se fait de pire en matière de logement étudiant. Pour preuve, ce rapport réalisé par Consommation logement cadre de vie (CLCV ; une association qui accompagne les étudiants dans leurs démarches juridiques auprès du Crous), sur la base des témoignages de 105 résidents. Consulté par Mediacités, le document recense treize types de « désordres et anomalies ». Pêle-mêle : problèmes de nuisibles (cafards, punaises de lit), moisissures dans les chambres et les parties communes, décollement des sols et des plafonds, installations électriques qui dysfonctionnent [lire aussi l’article d’octobre 2019 de nos confrères de Rue89Lyon sur cette résidence] ...     

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Dans des chambres de la résidence Jean-Mermoz. Photos : DR.

« Quand on se lève la nuit pour aller aux toilettes, on voit les cafards passer d’une chambre à une autre, raconte Daouda Bah, un étudiant guinéen de 26 ans, habitant là depuis deux ans et confiné loin de sa famille. Le pire, c’est qu’ils [le Crous] essaient de nous faire porter le chapeau, en prétendant que nous ne sommes pas propres. Je trouve ça insultant », enrage-t-il, lui qui tente de lutter comme il le peut à l’aide d’insecticides. De son côté, le Crous qualifie sa résidence de « traditionnelle »…

Le site serait dans le collimateur de la municipalité de Lyon. « Le service hygiène de la ville aurait effectué une visite l’an dernier mais n’aurait pas eu accès aux chambres », d’après Laetitia Ivanova, juriste à la CLCV. Une nouvelle inspection, prévue en mars, n’a pas pu être maintenue suite au déclenchement de la crise du coronavirus. Contactée, la collectivité n’a pas répondu à notre demande d’interview.

« Une vingtaine d'étudiants victimes de morsures de punaises de lit »

« Une telle accumulation de désordres peut avoir des conséquences sur la santé des étudiants. Une vingtaine d’entre eux sont victimes de morsures de punaises de lit, reprend Laetitia Ivanova. Et ceux dont les chambres sont gagnées par l’humidité et la moisissure développent de l’asthme. » Nombreux souffrent aussi de démangeaisons, attribuées à la mauvaise qualité de l’eau de la résidence. Elle sort parfois jaunâtre de certains robinets, selon la CLCV.

« Des analyses ont été effectuées en octobre 2019 mais le Crous n’a jamais accepté de transmettre les résultats », pointe la juriste de l’association. « Ces prélèvements ont pu garantir la qualité de l’eau distribuée dans l’ensemble de la résidence », évacue Aurélie Brousse, responsable communication du Crous, sans pour autant accepter de transmettre le détail des analyses.

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La résidence Jean-Mermoz. Photo : N.Barriquand/Mediacités.

Internet en rade, laverie fermée

Pour ne rien arranger, depuis au moins trois semaines, une panne Internet complique le confinement des occupants. Maxime, en licence de lettres modernes, se rend ainsi tous les jours dans la cuisine collective du bâtiment voisin pour poursuivre ses études en ligne. « On a fini par nous fournir des câbles Ethernet pour régler le problème, mais tous les ordinateurs ne sont pas compatibles. Le mien ne l’est pas », indique-t-il, résigné. D’autres stationnent sur le parking afin de capter la connexion…

Ce n’est pas tout. La laverie de Jean-Mermoz a fermé ses portes dès le début du confinement. Les résidents sont priés de se rendre à celle de Saint-Exupéry, résidence Crous voisine. « S’est installée une sorte de psychose, parce qu’on voit les gens entrer et sortir régulièrement. Et parfois même des personnes qui ne vivent pas à la résidence », glisse une étudiante qui souhaite rester anonyme. Depuis le 17 mars, la police est intervenue à deux reprises pour disperser des rassemblements sur un terrain de sport qui jouxte la résidence.

« On a vraiment peur que le virus entre ici »

Dans ce contexte, le confinement rajoute de l’angoisse aux désagréments. Depuis mi-mars, les étudiants contactés par Mediacités constatent que les équipes de ménage interviennent moins efficacement qu’avant. « Je suis seule pour faire les quatre étages. Je ne fais que le nécessaire parce que je ne peux pas tout faire », confirme une femme de ménage du Crous, inquiète lorsqu’elle se rend au travail. « Heureusement, l’équipe du soir [une société prestataire] nous soulage », précise-t-elle.

« On a vraiment peur que le virus entre ici », confie Thiziri Bali, une étudiante algérienne qui vit depuis trois ans à Jean-Mermoz et n’a pas pu rejoindre sa famille à l’étranger. « J’ai demandé à être relogée dans un studio individuel pour être en sécurité, mais le Crous ne m’a pas répondu », assure-t-elle. « Les disponibilités actuelles de logement permettent de répondre dans l'heure à un étudiant dont la situation nécessiterait le déménagement de son logement », prétend, de son côté, Aurélie Brousse, la communicante du Crous.

Pourquoi ne pas avoir diffusé cette information aux étudiants ? Et quels sont les critères d'éligibilité à ce fameux relogement ? « Tout étudiant qui vient signaler un problème de nuisibles est pris en charge selon le protocole », rétorque-t-on au Crous. En parallèle du traitement de la chambre par une entreprise spécialisée, une solution de relogement serait systématiquement proposée. Voilà pour la théorie. Et dans les faits ? Depuis le début du confinement, seule une étudiante a été relogée. Et ce serait le cas prochainement pour deux autres, d’après le Crous.

« Signaler constamment les problèmes sans que rien ne change… C’est devenu un calvaire. Beaucoup de personnes se sont résignées à vivre avec », témoigne une étudiante qui souhaite rester anonyme. En découvrant l’existence du nouveau « protocole » du Crous lors de notre interview, elle va toutefois demander à être relogée.

Démolition en vue

Dans le huis clos des chambres étudiantes, une autre inquiétude taraude les occupants : y aura-t-il assez de chambres Crous pour tout le monde à la rentrée de septembre et à quel prix ? La démolition de la résidence Mermoz, initialement prévue pour 2022, a finalement été avancée à la fin du mois d’août prochain. Une décision prise à la hâte suite au mouvement contre la précarité étudiante. Elle aura pour conséquence de réduire momentanément (une nouvelle résidence doit sortir de terre pour 2022) de 400 places le parc social étudiant de l’agglomération, déjà extrêmement déficitaire.

« La plupart des étudiants de Jean-Mermoz travaillent déjà 25 heures par semaine pour régler leur loyer à 150 euros. Pour un logement à 350 ou 400 euros, combien d’heures devront-ils travailler ? », s’alarme Lina, qui souligne que les étudiants étrangers, très nombreux dans cette résidence, ne peuvent pas compter sur les bourses d’études du Crous. Pour eux, et seulement s’ils y sont éligibles, l’Aide personnalisée au logement (APL) augmentera mécaniquement en cas de relogement dans un studio plus onéreux. Les demandes de relogement des résidents de Mermoz « seront traitées en priorité pour leur garantir un logement en résidence Crous l'année prochaine », promet Aurélie Brousse.

Relogement ou pas, un groupe d’étudiants réclame au Crous un dédommagement pour les années passées dans une des pires résidences étudiantes de France. Le but : éviter à l’avenir que d’autres sites ne soient laissés à l’abandon comme Jean-Mermoz.

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A la résidence Crous Saint-Exupéry. Photos : DR.

Située à un jet de pierre, la résidence « nouvelle » Antoine-de-Saint-Exupéry (400 chambres) voit certains de ses logements se détériorer, selon plusieurs locataires, sans que le Cours n’intervienne [voir les photos ci-dessus]. Au risque de devenir le prochain taudis étudiant de l’agglomération ?

Cet article concerne la promesse :
« Équilibrer l’offre universitaire et le logement étudiant entre Lyon, Saint-Etienne et Clermont-Ferrand »
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