«Dès l’hiver 2020, nous deviendrons la première ville de France avec zéro femme victime de violence ou isolée à la rue. » Cette promesse de campagne, annoncée par Jean-Luc Moudenc le 3 février 2020, est en passe d’être respectée. Un mois après le début de l’hiver, aucune femme victime de violences conjugales court le risque de se retrouver à la rue si elle compose le 115, le numéro de l'urgence sociale. « C'est exceptionnel en France !, se réjouit Carol Prestat, co-responsable de l’Apiaf, une association qui accueille des femmes victimes de violences à Toulouse. Nous avons obtenu un engagement ferme de l’État pour la mise à l’abri inconditionnelle des femmes victimes de violences conjugales qui en font la demande, et pas seulement en période de trêve hivernale. »

Cette victoire est le résultat d'un long combat mené par des militantes féministes toulousaines. Il y a deux ans, un collectif composé d'une vingtaine d'associations a obtenu la prise en charge systématique de femmes violentées. « De plus, il n'y a plus de sorties de notre centre d'hébergement d'urgence sans solution pérenne », assure Emmanuelle Vrignault-Choisy, directrice de l'association Olympes de Gouges qui lutte également contre les violences intra-familiales dans la Ville Rose.

Soudé, le tissu associatif toulousain a gagné son bras de fer avec l’État. Désormais, si les centres d'hébergement d'urgence sont complets, celui-ci finance des nuitées à l’hôtel, pour une durée indéterminée. Aujourd'hui, 1 800 chambres à l’hôtel sont occupées par des familles et par des femmes victimes de violences conjugales. Pour elles, la peur de retourner à la rue ou chez un compagnon brutal, au bout de quelques jours de répit, est écartée.

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Une mairie engagée sur la question

Si les services préfectoraux sont censés assurer la mise à l'abri d'urgence, les municipalités, elles, n'en ont pas obligation. Pourtant à Toulouse, la mairie coopère depuis de nombreuses années avec les partenaires associatifs. Les quatorze premières nuits de mise à l'abri sont financées par la municipalité. Les services de l’État prennent ensuite le relai. La mairie met aussi des locaux vacants à disposition des associations. Cet hiver, une ancienne résidence étudiante a, par exemple, été réquisitionnée. Et à chaque fin de trêve hivernale, les nouvelles places d’hébergement sont pérennisées. « Nous mettons à disposition le lieu mais le fonctionnement est ensuite assuré par l’État, même si la difficulté est qu'il peut varier sa prise en charge, explique Daniel Rougé, 1er adjoint chargé notamment du logement social et des politiques de solidarités. On essaie de compléter l'offre chaque année. Cet hiver, il y a une vingtaine de places en plus pour les femmes isolées. »

Combien de places leur sont dédiées aujourd’hui ? Impossible de le savoir faute de statistiques précises sur les différents publics hébergés en urgence. Mais les professionnels du secteur social saluent tout de même les engagements de la municipalité. « Avec la crise sanitaire, il n'était pas question de monter un gymnase pour abriter des dizaines de personnes, analyse Pascale Granier, déléguée du personnel au service intégré de l'accueil et de l'orientation (SIAO). Il faut souligner la qualité des dispositifs financés par l’État, qui proposent un grand nombre de places supplémentaires en chambre individuelle, le plus souvent équipée de sanitaires. Au moins pour les femmes, Toulouse participe au plan d'hiver. »

Dans la continuité de ses prédécesseurs, Jean-Luc Moudenc a fait de la protection des victimes de violences conjugales l'une de ses priorités dès sa réélection en 2014. Au fil des années, les efforts ont payé. Sa promesse de 2020 était donc déjà en partie tenue au moment où il l’a énoncée.

Les invisibles du 115

La situation réservée aux femmes dites « isolées », seules ou avec des enfants, est un peu plus complexe, notamment pour celles qui ne bénéficient pas de mise à l'abri inconditionnelle. Disposeront-elles des mêmes protections d'ici à la fin de l'hiver, comme l'avançait le maire dans sa course aux élections municipales ? Cela reste encore à juger.

Les efforts des partenaires ne se limitent pas aux femmes victimes de violences conjugales. « Les créations de places initiées par la Mairie de Toulouse ces dernières années sont conçues dans le souci de diversifier les prises en charge, que ce soit pour les femmes isolées, avec enfants, ou présentant des troubles psychologiques, affirme Julie Escudier, vice-présidente de Toulouse Métropole à la cohésion sociale. Nous proposons une palette de réponses adaptées aux situations rencontrées. L’hiver dernier, trois sites ont été mis à disposition d’associations financées par l’État pour l’accueil de 74 femmes avec leurs enfants. »

Dans les faits, avant le début de la trêve hivernale en novembre dernier, entre 15 et 20 femmes appelant le 115 ne pouvaient pas être orientées, faute de places. Depuis, les choses se sont améliorées. « En décembre, il y avait 3 à 5 femmes isolées recensées chaque jour par le SIAO à Toulouse, parfois dix », calcule le 1er adjoint Daniel Rougé, qui reste optimiste : « On n'est pas loin de zéro. Donc l'objectif du zéro femme à la rue d'ici à la fin de l'hiver est réaliste et possible. »

Les associations, elles, sont plus dubitatives. La mise à l'abri des femmes avec enfants financée par l’État est soumise à plusieurs critères de sélection. L'enveloppe budgétaire est contrainte. Toutes ne trouvent pas de réponse positive. « Une mère seule avec un enfant de moins de trois ans sera mise à l'abri grâce au financement du Conseil départemental de Haute-Garonne, note Pascale Granier, déléguée du personnel du SIAO. Mais une famille à la rue qui compose le 115, avec plusieurs enfants sans vulnérabilité particulière, sans problème de santé par exemple, ne sera pas prioritaire. Alors s'il n'y a pas de place à en foyer, elle restera dehors. »

Un nombre de femmes SDF en croissance sensible

Anne Barreda dirige la Cité Madeleine, qui coordonne plusieurs maisons relais à Toulouse. Elle remarque également un manque de moyens pour les femmes isolées qui ne rentrent pas dans la catégorie des victimes de violences conjugales. « Nous accueillons autant de femmes victimes de violences familiales que de femmes victimes de traite humaine ou de multiples sévices. Certaines ont passé une vie semée de souffrances et elles s'expriment tard sur leurs problèmes. On doit d'abord répondre aux besoins très primaires, comme trouver un lieu pour dormir, se doucher, manger ou déposer des bagages. Et les violences conjugales, subies en plus de multiples violences, ne sont pas forcément la porte d'entrée pour venir chez nous. Pour les demandeuses d'asile par exemple, c'est le statut administratif qui prime. Elles n'arrivent pas par le même dispositif d'aide inconditionnelle d'hébergement. »

Été comme hiver, la plupart d'entre elles doivent multiplier les coups de fil au 115, dans l'espoir de trouver un lit pour la nuit. Mais les dizaines de tentatives peuvent être vaines. Avant de trouver un refuge, il faut d'abord que quelqu'un décroche. Dans les pires périodes, quand le nombre de demandes explose, les agents du SIAO répondent qu'à 10 % des appels.

La situation est d'autant plus préoccupante que le nombre de personnes sans domicile fixe croît chaque année. Selon le dernier recensement de l'Insee datant de 2012, en dix ans le nombre de femmes SDF en France a augmenté de 70 %. Combien de femmes restent alors en dehors des radars ? « Zéro » femmes recensées par le 115, signifie-t-il zéro femme à la rue ? « Toutes ces questions restent en suspens pour nous aussi, reconnaît Nicolas Attard, responsable du centre d'hébergement d'urgence D'Un Jour à l'Autre. Et puis il y a celles qui n'appellent plus le 115. » Sa structure accueille en temps normal 28 femmes chaque nuit, quelle que soit la raison de leur détresse. Certaines, cependant, ne se manifestent plus. « Il y a celles qui sont fatiguées de ne pas trouver de réponse auprès du 115 et celles perdues de vue en raison du Covid et qui n'ont bénéficié d'aucune mise à l'abri immédiate », observe-t-il.

« Il y a beaucoup de femmes isolées qu'on ne voit pas lors de nos maraudes. »

Pour la majorité des associations, il est impossible de comptabiliser le nombre exact de femmes dans le besoin. Les chiffres du 115 semblent loin de la réalité. « On estime qu'il y aurait 4 000 personnes à la rue à Toulouse, dont 30 à 40 % de femmes. Mais nous ne pouvons pas traduire l'ensemble de la demande, d'autant que le nombre de familles avec enfant est en constante augmentation », déplore Léa Gibert, coordinatrice régionale de Médecins du Monde. « Quand on parle de femmes à la rue, il faut prendre en compte celles qui vivent dans les squats, dans les bidonvilles, qui vivotent chez les uns, les autres, qui passent un nuit à l’hôtel avant de retourner dehors, de se cacher à la gare ou dans un hall d'immeuble. Il y a beaucoup de femmes isolées qu'on ne voit pas lors de nos maraudes. »

Difficile à ce stade d’affirmer qu’elles bénéficieront toutes des dispositifs d’hébergement d'urgence d'ici à la fin de l'hiver - et au delà. À l'aune de ces éléments, la promesse de la municipalité n'apparaît donc que partiellement achevée.

Cet article concerne la promesse :
« Devenir la première ville de France avec zéro femme victime de violence ou isolée à la rue dès l’hiver 2020 »
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