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S’il est un chiffre qui a fait bondir au niveau national, c’est bien celui des appels au 119, le numéro pour l’enfance en danger : 40% d’augmentation. De quoi inquiéter jusque dans les plus hautes sphères, celles d’Adrien Taquet en l’occurrence. « Il n’y avait pas de raison que ces chiffres n’évoluent pas car on sait que le confinement est davantage propice aux violences », expliquait le secrétaire d’État en charge de la protection de l’enfance à l’AFP, début avril.

À bien regarder les chiffres du 119, le théorème ne semble pas se vérifier en Loire-Atlantique. Dans le département, le nombre d’appels est même légèrement en baisse. Au mois d’avril, 34 « situations » y ont été détectées, contre 36 en février. Une bonne nouvelle qui doit toutefois être relativisée. Si, durant le confinement, toutes les cellules de recueil des informations préoccupantes (CRIP) sont bien restées ouvertes, en temps normal, c’est par le canal de l’Éducation nationale que passe la majeure partie de ces informations préoccupantes (IP). Les écoles fermées, cette source s’est donc tarie.

« En Loire-Atlantique, nous avons en outre une spécificité : celle de travailler beaucoup avec les médecins libéraux, notamment depuis deux ans », rappelle Fabienne Padovani, vice-présidente du Conseil départemental, chargée des familles et de la protection de l’enfance. Or « les praticiens ont constaté une baisse de la fréquentation de leur cabinet », ajoute Laurent Gollandeau, directeur enfance et familles du département. Difficile, donc, de tirer des conclusions immédiates sur l’impact du confinement pour les enfants en danger. « Seul le déconfinement et la rescolarisation des enfants, ainsi que le retour à une vie sociale normale – si tant est que cela soit possible – permettront d’analyser la situation de la protection de l’enfance dans notre département », confirme Laurent Gollandeau.

Quand le confinement fait évoluer les pratiques

Reste néanmoins quelques enseignements. Un exemple : sur la totalité des coups de téléphone reçus au niveau national, 36% des appels supplémentaires proviennent des mineurs eux-mêmes. Une particularité que l’on retrouve au niveau local, où enfants, familles élargies et voisins inquiets se sont manifestés « dans des proportions plutôt inhabituelles ». Le confinement semble donc avoir permis une prise de conscience plus large d’une problématique souvent cachée ou ignorée. « Mais il faut bien distinguer l’augmentation des appels, qui est sans doute la résultante d’un surcroît de communication, de la réalité du nombre d’appels préoccupants », tempère Laurent Gollandeau.

Concernant ces derniers, le confinement marque là aussi une évolution des pratiques. En Loire-Atlantique, pas question d’envoyer comme d’ordinaire des lettres recommandées aux familles lors de la réception d’une information préoccupante. « Nous les avons contactées directement par téléphone, explique Fabienne Padovani. Et si la situation l’exigeait, des travailleurs sociaux avec matériel de protection se rendaient dans les familles. Quelque part, cette situation nous a obligé à être plus réactif et efficace. On a pu percevoir moins de freins administratifs. »

Les placements d’urgence n’ont pas été mis en stand-by. Et trois lieux d’accueil ont été spécialement ouverts dans la foulée. Un lieu de répit de 12 places géré par la Croix-Rouge a réouvert à Saint-Nazaire, pour accueillir ponctuellement des enfants vivant chez des assistants familiaux (autrement appelés “familles d’accueil”), tandis qu’un lieu d’accueil d’urgence de 8 places voyait le jour vers Campbon.

Un internat éphémère pour « oxygéner » les cellules familiales

Mais il a surtout fallu penser à une situation inédite : celle des enfants suivis en milieu ouvert, c’est à dire dans leur famille. Avec le confinement, les situations déjà difficiles pouvaient parfois se tendre, alors même que les éducateurs avaient cessé leurs visites. « Il n’était pas envisageable de mettre ces enfants dans des foyers pleins, ni de les laisser prendre des risques », explique Fabienne Padovani. Alors, une « solution bis » a rapidement été adoptée : l’ouverture, le 10 avril, d’un internat éphémère. Un lieu de répit de 7 jours (renouvelable une fois), dans un bâtiment du département pouvant accueillir jusqu’à 20 enfants de tout âge. « Je crois beaucoup à la question du relais, appuie l’élue. On s’est autorisé à créer quelque chose auquel un certain nombre de travailleurs sociaux pensaient. »       

Après échanges avec les acteurs de la protection de l’enfance, Linkiaa, l’une des associations de protection de l’enfance du département, s’est proposée pour piloter le lieu. « Au démarrage de la crise sanitaire, la question du diagnostic a été primordiale, se souvient Cyril Durand, directeur de Linkiaa. Nous savions que des situations éducatives se dégraderaient, notamment en milieu ouvert. Le premier enjeu était donc d’ouvrir un lieu d’accueil, un espace d’oxygénation des cellules familiales. »

Quasiment un mois après l’ouverture de l’internat, une trentaine d’enfants, de 5 à 17 ans, ont été accueillis, pour une durée moyenne de 6 jours. Un chiffre qui révèle de vrais besoins. Et un dispositif qui nécessite la mobilisation de plus d’une vingtaine de professionnels, soit autant qu’une unité de foyer de protection de l’enfance. L’association a mis à disposition deux cheffes de service pour piloter admissions, sorties, planning et organisation des espaces. « Mais nous avons aussi recruté spécifiquement pour le lieu. » Au total, quatre travailleurs sociaux, trois éducateurs sportifs, une infirmière, une professionnelle de la protection maternelle infantile (PMI), deux personnes pour le soutien scolaire, des veilleurs de nuit, mais aussi 14 agents volontaires du département (pour l’entretien, la cuisine…) font tourner le site.

Vers une pérennisation des dispositifs imaginés dans l’urgence

« Le lieu assure la continuité pédagogique mais se veut également un espace de plaisir, avec des activités ludiques et sportives. » Les travailleurs sociaux qui suivent ces familles, en accord avec l’aide sociale à l’enfance (ASE), proposent aux parents – qui sont libres de refuser – cet éloignement provisoire, perçu comme une bulle nécessaire à l’apaisement. « Nous avons appris beaucoup de choses de cette période où il a fallu s’adapter sur un temps très court, soutient Cyril Durand. Il y a un besoin insuffisamment couvert sur cette question du répit pour les enfants suivis en milieu ouvert. Il nous faut être en capacité de proposer ce type d’alternative. Cette intention initiale est bonne. Cette crise sanitaire nous oblige à nous réinterroger sur nos pratiques. »

L’internat éphémère doit fermer ses portes le 13 mai prochain, avec le temps du déconfinement. Il ne sera plus, les enfants retourneront dans leur famille, les éducateurs retourneront au domicile. Le dispositif sera évalué par le département, avec les associations. Le bilan, s’il s’avère positif, pourrait-il conduire à sa pérennisation ? « On peut d’ores et déjà dire que cet internat est un bel outil, répond Fabienne Padovani. Quant à son maintien, je suis pour un partage de tout ce qui a pu être imaginé durant cette période avec l’ensemble des acteurs de la protection de l’enfance. Et ce lieu de répit éphémère en fera partie. »

Cyril Durand, lui, soulève un point auquel devra se confronter la protection de l’enfance dans son ensemble : « Les droits de visite et d’hébergement ont été suspendus sur cette période de confinement. Les enfants ont fait moins d’allers-retours, ils sont restés au même endroit. Cette plus grande stabilité a démontré, semble t-il, un plus grand apaisement des enfants. » La question est posée et risque de provoquer quelques remous.

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Point final.
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