On a souvent besoin d'un plus petit que soi. Dompierre-sur-Yon, commune vendéenne de 4 200 habitants, n'imaginait sans doute pas inspirer la métropole nantaise. C'est pourtant ce qu’il s'est passé mi-mai. Pendant le confinement, la commune vendéenne a transformé l'un de ses terrains en « jardin communal solidaire » pour produire des légumes destinés aux personnes bénéficiaires de l'aide alimentaire et aux personnes âgées isolées. Une idée qui a fini par germer aussi du côté de Nantes. Le confinement venait de révéler les failles de la distribution de l'aide alimentaire dans la métropole, en même temps que le nombre de bénéficiaires se multipliait. Comment faire face ? Le directeur du service des espaces verts de la mairie souffle l'idée vendéenne à la maire, Johanna Rolland. L'emballement est immédiat et débouche, quelques jours plus tard, sur l'initiative des Paysages nourriciers. Le but ? Planter des fruits et légumes afin de distribuer des produits bio et locaux d'ici l'automne aux bénéficiaires de l'aide alimentaire.

Une cinquantaine de parcelles émergent alors dans les jardins publics de tous les quartiers de la ville. Une ardoise rend publique l’évolution des récoltes aux passants qui découvrent ces massifs de légumes. Mais le gros de la production s’opère surtout à l'abri des regards, dans les pépinières du service des espaces verts. Sur des terrains initialement en jachère, des légumes sont plantés et poussent tranquillement au soleil. Les parcelles sont cultivées par les jardiniers municipaux. Des bénévoles et des bénéficiaires de l'aide alimentaire viennent prêter main forte. L'ensemble du réseau nantais est mis à contribution grâce au Centre communal d'action sociale (CCAS) qui attribue chaque parcelle à une association, à un collectif ou à un réseau d'habitants. « On a tout de suite reçu des échos très positifs auprès d'acteurs locaux pour qui cela faisait sens, explique Catherine Daviaud, cheffe du projet Paysages nourriciers au CCAS de Nantes. Puis auprès de la population qui appréciait de bénéficier de ces légumes frais produits localement. »

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Carte des implantations "Paysages nourriciers" à Nantes. / Image : Ville de Nantes

2 500 familles bénéficiaires

Au départ, l'initiative visait à nourrir 1 000 foyers en leur distribuant 25 tonnes de fruits et légumes. Au final, la logistique a compliqué un peu la distribution mais le compte y est : 25 tonnes de légumes récoltés, tandis que 2 500 familles ont profité d'au moins un panier. Pas de quoi assurer leur autonomie alimentaire dans la durée et une simple goutte d’eau dans l’immensité des besoins recensés : l’an dernier, la seule Banque alimentaire a distribué 150 tonnes de fruits et légumes auprès de 8 000 habitants de la métropole nantaise. Toutefois, une graine est plantée. « L'effet secondaire de ce projet, c'est qu’il a aussi permis de créer du lien social à la sortie du confinement », se réjouit Catherine Daviaud. Pour pallier les possibles surprises à la découverte du contenu des paniers, des ateliers ont fait découvrir aux bénéficiaires les façons de cuisiner pâtissons et choux rave. Des visites des potagers voisins ont aussi été organisées. Bref, un succès dont se félicite l’ensemble des acteurs qui discutent à présent des conditions d'une deuxième édition.

En réagissant ainsi en période de crise, Nantes a renoué avec son passé. Lors de la Première Guerre mondiale, la ville avait créé un « service municipal des cultures », exploitant 49 hectares qui avaient déjà permis de récolter pommes de terre, poireaux, choux, pommes, haricots secs ou carottes, distribués ou vendus à bas coûts aux habitants. Puis un « service des plantations » avait vu le jour entre 1940 et 1945, dont les récoltes avaient approvisionné les restaurants municipaux. Depuis, comme la plupart des autres métropoles françaises, la ville de Nantes avait perdu de vue la nécessité d'assurer la sécurité alimentaire de sa population.

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Récolte de légumes d'automne lors des "paysages nourriciers", à Nantes / © Ville de Nantes - Stephan Menoret

Un circuit alimentaire très vulnérable face aux crises

« Depuis plusieurs décennies, la question alimentaire a été entièrement déléguée de façon informelle aux acteurs privés », explique Arthur Grimonpont, cofondateur de l'association Les Greniers d'abondance, créée en 2018, qui met à disposition des collectivités des outils pour qu'elles deviennent plus résilientes sur le plan alimentaire. Il y a urgence à reprendre la main, selon l'ingénieur et chercheur en aménagement du territoire : « Le système alimentaire a été profondément transformé et est devenu très vulnérable vis-à-vis de ce qu'on appelle les menaces globales », comme le changement climatique ou la pénurie de pétrole, dont notre économie est très dépendante. Miser sur la résilience alimentaire, c'est « la capacité à assurer la sécurité alimentaire en anticipant les chocs possibles », précise Yuna Chiffoleau, directrice de recherche à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae, ex-Inra) et spécialiste de l'alimentation et des circuits courts (lire ici son interview complète).

Or les villes n’y sont pas du tout préparées. Selon une étude du cabinet Utopies publiée en 2017, 98 % de l’alimentation des 100 plus grandes aires urbaines françaises provient de produits agricoles « importés », tandis que 97 % des produits agricoles locaux sont « exportés » vers d'autres territoires. Absurde. Seules huit de ces aires urbaines dépassent les 5 % d'autonomie alimentaire, 58 stagnant sous la barre de 2 %. Celle d'Avignon est la plus autosuffisante (8,1 %). La métropole de Nantes fait partie des bonnes élèves, troisième ex-aequo avec sa voisine angevine, avec 6,4 % de sa production agricole incorporée dans les produits alimentaires consommés sur place. Mais cela reste si peu...

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2020/04/30/le-coronavirus-revelateur-des-failles-du-manger-local-a-la-nantaise/

« Faire en sorte qu'il n'y ait pas de famine »

Heureusement, les choses bougent. En 2015, Nantes signait aux côtés de 100 autres grandes villes mondiales le Pacte de politique alimentaire urbaine de Milan, qui pousse à relocaliser la production alimentaire et encourage les échanges de bonnes pratiques. Aujourd'hui, elles sont plus de 210 à être engagées dans ce processus, parmi lesquelles Bordeaux, Lyon, Montpellier, Paris et Toulouse. Le pacte a poussé Nantes à adopter un « projet alimentaire territorial », façonné avec des producteurs, distributeurs et commerçants locaux. La métropole y décline ses objectifs pour tendre vers « une alimentation durable, locale et accessible à tous » : aide à l'implantation agricole, structuration des circuits courts, etc.

Les fragilités révélées par le confinement et le poids pris par les écolos dans la majorité accélèrent sa mise en œuvre. Julie Laernoes, candidate EELV à la mairie de Nantes, est devenue deuxième adjointe chargée « de la prospective et de la résilience », un nouveau poste au sein de l'équipe municipale. Juste un intitulé bien dans l’air du temps ? Pas pour l'élue selon qui la résilience consiste à renouer avec les missions d'origine des villes, comme « protéger la population contre les maladies et faire en sorte qu'il n'y ait pas de famine ». Quant à la prospective, il s’agit sans surprise d’anticiper les changements. Un discours de plus en plus écouté et pris au sérieux, y compris au plan national. En février, le ministre de la Ville et du Logement, Julien Denormandie, annonçait ainsi des mesures visant à « préparer la ville et des territoires sobres, résilients et inclusifs », avec le financement de la création de 100 fermes urbaines dans des quartiers, dont les premiers projets viennent d'être dévoilés.

Nantes Paysages Nourriciers_square Louis Bureau_Museum © Ville de Nantes – Stephan Menoret
Cultures square Louis Bureau, à Nantes © Ville de Nantes - Stephan Menoret

Le doux rêve d'une autonomie alimentaire globale

Avant d'imaginer une véritable résilience alimentaire, le chemin sera encore long, très long. Aussi satisfaisante soit-elle, l’expérience des « paysages nourriciers » en témoigne : 25 tonnes récoltées, 2 500 familles atteintes… En cas de crise, la ville est encore loin de pouvoir subvenir aux besoins de la population nantaise. Quant au doux rêve d’une autonomie alimentaire globale, mieux vaut l’oublier. Longtemps montrée en exemple, la ville d'Albi, qui annonçait en 2016 vouloir atteindre cet objectif d’ici à 2020, se casse les dents sur sa concrétisation. « Les villes n'ont pas pour vocation première de produire leur nourriture. Historiquement, c'était surtout des lieux d'échanges des denrées, rappelle Arthur Grimonpont. On fait comme si le territoire d'une ville devait assurer la production de la population. Or sur le plan physique, ce n'est ni souhaitable ni vraiment possible. »

« On est bien conscient que la métropole ne va pas pouvoir se nourrir elle-même, tempère aussi Julie Laernoes. Même si on crée tous les outils de transformation possibles, même si on a doublé les plafonds d'aide à l'installation agricole... La réalité, c'est qu'on perd environ 300 exploitations par an dans le département. » Et que les filières ne sont tout simplement pas structurées pour cet objectif, comme Mediacités le décrivait dans une précédente enquête sur les faiblesses du "manger local". Priorité est donc donnée à la relocalisation des denrées de la restauration collective, mais aussi à des projets solidaires comme les Paysages nourriciers. Un premier pas, donc.

 

Cette "enquête de solution" s'inscrit dans notre série d’articles #DansMaVille « Transformons nos villes après le coronavirus », lancée en mai dernier. Dans ce cadre, nous enquêtons sur des réponses locales aux problèmes révélés par la crise du Covid19, en nous appuyant sur des initiatives ayant émergé à cette occasion. Nos journalistes cherchent à savoir comment ces initiatives fonctionnent sur le terrain, comment elles pourraient être reproduites dans d’autres villes, mais aussi quelles sont leurs limites.

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Journaliste depuis 2015, je viens des Mauges et travaille à temps partiel pour Brief.me. J’ai également collaboré, entre autres, avec Reporterre, We Demain, Kaizen Magazine, Le Figaro Culture, Le Point, Usbek & Rica, Le Journal du Grand Paris, L'Imparfaite... À côté, je produis également le podcast "Du côté des autrices" pour mettre en valeur des femmes dont les œuvres littéraires ont été invisibilisées et je suis également secrétaire générale adjointe de l'association Prenons la Une, qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias et l'égalité femmes-hommes dans les rédactions.