Le campus de Pont-de-Bois de l'Université de Lille. © / © Photo : Bertrand Verfaillie

L’université de Lille est-elle impuissante face aux violences sexuelles et sexistes ?

Question de Jacques à Veracités : Des cellules anti-harcèlement existent dans de nombreux établissements d’enseignement supérieur mais elles n’ont pas empêché la multiplication des affaires d’agressions sexuelles et sexistes. Quelle est la situation au sein de l’université de Lille ?

Des affiches placardées dans une faculté de Lille, en mars dernier, pour dénoncer un enseignant « harceleur ». L'institut d'études politiques [Sciences Po] devenu « Sciences porc » sur les réseaux sociaux depuis quelques semaines... La question des violences sexuelles et sexistes (VSS), verbales ou physiques, dans le monde de l'enseignement supérieur est effectivement brûlante.

« Dès qu'on parle du sujet avec des jeunes, on apprend qu'ils connaissent au moins une personne qui s'est fait agresser corporellement », témoigne Nathalie Coulon, maîtresse de conférences en psychologie à l'université de Lille. Et dans un mémoire soutenu en 2020, Lucie Longuet, diplômée de l'Ecole des hautes études en sciences sociales, parle de « l'écrasante ampleur du problème des VSS » dans le milieu universitaire, pourtant « peuplé de gens comme-il-faut ».

Face à tout cela, l'université de Lille reste-t-elle les bras croisés ? Non, il s'en faut. Elle se distingue plutôt, parmi ses homologues, par l'abondance des dispositifs visant à combattre le phénomène et à assurer la protection de ses membres. Depuis la fusion de Lille 1, Lille 2 et Lille 3 en 2018, ils sont regroupés dans une maison de la médiation. « Nous avons choisi de conserver tout ce qui existait dans les anciens établissements comme autant de portes d'entrées pour les victimes ou témoins », explique son directeur Xavier Mercier-Chauve.

Cellule d'écoute, de veille et d'information

A commencer par la Cellule d'écoute, de veille et d'information sur le harcèlement sexuel (CEVIHS). Fondée dès 2008, elle est animée par une cinquantaine de bénévoles spécialement formés (personnels de l'université et étudiants), dont Nathalie Coulon et une collègue enseignante, qui font office de coordinatrices. Comme son nom le laisse entendre, la structure n'a pas vocation à résoudre des cas ou à rendre des arbitrages mais à accompagner les personnes concernées vers une forme de réparation. Les victimes peuvent opter pour un dépôt de plainte au pénal pour les événements les plus graves, ou réclamer une intervention disciplinaire de la présidence de l'université. En 2016, une étudiante soutenue par la CEVIHS a vu le maître de conférences qui l'avait harcelée être interdit d'enseignement pendant dix-huit mois.

En 2018 et 2019, la cellule a eu à connaître 24 cas de VSS sur des étudiantes, dont cinq viols. Les mis en cause étaient tous des hommes : enseignants, étudiants, personnels de l'université, professionnels sur des lieux de stages ou personnes extérieures à l'enseignement supérieur. Huit affaires ont été portées par les agressées devant la police et la justice.

Forte de cinq salariés (dont une psychologue et deux conseillers juridiques), la maison de la médiation chapeaute encore une autre cellule bénévole dédiée au harcèlement moral (la CESAHM). Et l’université vient aussi de se doter d’un tout nouveau système de signalement direct formalisé sur son réseau intranet.

Près d'un signalement par jour en 2020

« Du fait de cette politique volontariste, nous sommes passés de quelques cas connus chaque année à presque un signalement par jour pour l'ensemble de nos points d'écoute hors périodes de confinement », indique Sandrine Rousseau, vice-présidente de l'établissement nordiste, chargée notamment de la vie étudiante et de l'égalité femmes/hommes. A rapporter aux effectifs : quelque 74 000 étudiants inscrits et plus de 7 200 enseignants et techniciens salariés. « Depuis deux ans, on nous saisit de cas de viols, note Nathalie Coulon, de la CEVIHS. Auparavant, ils étaient traités en dehors de nous. » Pour autant, les deux femmes font profil modeste, comme les autres intervenants que Mediacités a interrogés. « Nous ne sommes qu'un pansement sur un problème social énorme », estime Nathalie Coulon.

L'action de l'université se heurte aussi à des limites intrinsèques. Si un jeune harceleur a déjà été frappé de cinq ans d'interdiction d'inscription dans l'enseignement supérieur, l'éventail des sanctions à la disposition de l'université n'est pas immense et la publicité donnée aux décisions n'est pas très grande. Autre contrainte : la longueur des procédures, qui peut décourager certaines victimes. « Nous proposons une stratégie de petits pas qui n'est pas toujours comprise par les intéressées les plus combatives », note Christine Gruson, l'autre enseignante coordinatrice de la CEVIHS.

A l'inverse, certaines personnes agressées entendent dénoncer les faits mais ne souhaitent pas s'engager, au su de tous, dans une démarche de plainte... « Nous devons composer avec des personnalités et des réactions différentes et nous ne pouvons exaucer tous les souhaits, pose Xavier Mercier-Chauve. Il reste forcément du contentieux ».

Parmi les améliorations possibles, il faut encore faire mieux connaître le dispositif d'intervention, préconise Sandrine Rousseau. Et développer ses programmes - déjà importants - de sensibilisation et de prévention. L'enjeu est que les étudiants, leurs organisations, leurs associations, participent activement à la réduction du problème. Certaines apostrophes sexistes entendues dans des établissements scolaires de tous niveaux, certains propos discriminatoires tenus sur des groupes Facebook d’étudiants,  certains comportements plus que lourdingues constatés au cours de soirées d'intégration, montrent qu'il reste du chemin à parcourir...

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