Le quartier Ponts-Jumeaux à Toulouse. / © GC

La fermeture administrative de Mix’art Myrys est-elle liée au projet immobilier des Ponts-Jumeaux ?

Question de Florent Aubry : La fermeture administrative de Mix’art Myrys est-elle liée au projet immobilier des Ponts Jumeaux ?

Pour celles et ceux qui n'auraient pas suivi le feuilleton, le collectif d’artistes auto-géré Mix’Art Myrys a l'interdiction d'accueillir du public depuis sa fermeture administrative, le 20 janvier dernier par arrêté municipal. La raison officielle - le non respect des normes nécessaires à l'accueil du public, notamment les normes incendie - interroge car le problème ne date pas d'hier et a été plusieurs fois mis en avant par l'association pour demander une rénovation des locaux. Plus étrange, les subventions de fonctionnement (160 000 euros) et la convention financière au titre du label Nouveaux territoires de l’art n’ont pas été renouvelées par Toulouse métropole, et ce sans préavis. Ces décisions alimentent les inquiétudes sur l'avenir d'un lieu culturel emblématique et sur les intentions réelles de la mairie dans un secteur en pleine mue urbaine. « Ils visent comme par hasard une parcelle de 6 500 m² pour une école », nous confiait ainsi en février le coordinateur du lieu culturel Joël Lécussan, persuadé que son soutien à la liste d’Archipel citoyen pour les municipales n’était pas non plus pour rien dans ce « revirement soudain » de la municipalité.      

En 2018, la métropole avait racheté pour 2,1 millions l'entrepôt occupé par Mix'Art Myrys afin de le mettre à disposition de l’association, tout en prévoyant des travaux de mise en conformité. A-t-elle changé d’avis face à l’opportunité de récupérer ces près de 5 000 m² d’entrepôts (sur un site faisant le double en superficie) ? Interrogée sur ce point, la collectivité n'a pas répondu.

4 550 nouveaux habitants avec le métro

Adossé au Canal latéral et au Canal du Midi, le quartier des Ponts-Jumeaux abrite actuellement près de 12 000 habitants – l’équivalent de la commune de L’Union - entre les Sept-Deniers et les Minimes. Proche du centre-ville et bien connecté au bassin d'emploi d'Airbus grâce à ses deux accès à la rocade, la zone suscite de fait bien des convoitises, surtout avec l'arrivée prochaine du métro en 2028 (au plus tôt). Le long du boulevard de Suisse, les nombreux panneaux publicitaires de promoteurs immobiliers sont là pour en témoigner.

« Dans dix ans, le boulevard de Suisse sera bâti avec des immeubles de 12 à 15 mètres de haut, analyse Jacques Sutter, architecte dont l'agence est installée le long du canal latéral. Les maisons vont disparaître. Des promoteurs achètent des villas jusqu’au double de leur valeur pour les détruire et les remplacer par des immeubles d’habitation collective ». Le président du comité de quartier Ponts Jumeaux Gérard Coulon le confirme : il a lui-même été sollicité sept fois pour vendre sa maison. « C’est l’un des seuls quartiers de Toulouse où il y a autant d’évolutions possibles sur une telle superficie, renchérit Alain Vidaillac, un agent immobilier établi depuis 2018 dans le secteur. C’est l’emplacement idéal pour investir. D’ailleurs, les locataires de la ZAC des Ponts-Jumeaux veulent souvent y devenir propriétaires. »

Cette frénésie immobilière est-elle à l'origine des ennuis du collectif culturel ? Interrogée à ce sujet, la mairie reconnaît être dans une démarche de « veille foncière active » dans le quartier et confirme qu’elle prospecte pour implanter un nouveau groupe scolaire, l’école actuelle étant saturée. La municipalité prévoit que 4 550 nouveaux habitants s'installeront « dans un périmètre de dix minutes à pied » autour de la future station de métro. « Une étude de cohérence urbanisme et mobilité » a été lancée, nous explique l’élue à l’urbanisme Annette Laigneau. D'après nos informations, le Département envisage d'agrandir le collège des Ponts-Jumeaux, situé non loin, aux Sept-Deniers.

Insuffisant pour le comité de quartier, qui estime nécessaire de renforcer dans leur ensemble les services publics pour accompagner la densification à venir. « Les Ponts-Jumeaux n’est pas structuré autour d’une avenue bordée de commerces et d’équipements publics, comme Bonnefoy, les Minimes ou Saint-Michel… C’est un espace de transit automobile important qui s’est construit au gré des implantations de maisons individuelles ou de collectifs, rappelait l'association dans son projet de quartier rédigé en amont des municipales de 2020. Il faut le structurer par un urbanisme qui ne doit ni attendre les initiatives non concertées des promoteurs, ni être complété trop tardivement par les équipements et aménagements dont les habitants subissent déjà inévitablement l’absence. »

« Cela fait 10 ans qu'on vit ici et on attend toujours. La mairie ferait mieux de s'en occuper plutôt que de vouloir faire construire de nouveaux immeubles »

De fait, depuis l’arrivée de 4 000 nouveaux habitants dans la Zone d’aménagement concerté (ZAC) sortie de terre en 2005, le quartier semble à ce jour sous-équipé, selon ses habitants qui apprécieraient de disposer d'un espace socio-culturel, de davantage de médecins (ils sont huit seulement actuellement), mais aussi d’espaces verts. Les berges du Canal latéral, situées derrière le hangar de Mix’Art Myrys, ne sont pas valorisées, malgré la disparition des habitats précaires qui squattaient les abords de l'ancien chemin de halage jusqu’à l’été 2019.

Un mur anti-bruit pour isoler la zone résidentielle du brouhaha de la rocade est aussi sur la liste des revendications. Réclamé depuis des années, il n'a toujours pas vu le jour. « Cela fait 10 ans qu'on vit ici et on attend toujours. La mairie ferait mieux de s'en occuper plutôt que de vouloir faire construire de nouveaux immeubles », râle Ludovic Caron, un riverain du boulevard de Suisse, dont la terrasse surplombant le boulevard est inutilisable à cause du bruit.

Récemment, la mairie a promis de construire un terrain multi-sports ainsi qu’une voie piétonne pour y accéder. Un bon point pour le comité de quartier, qui peine en revanche depuis des mois à obtenir des dates et des plans précis, malgré des rencontres régulières avec les élus. L'association a déposé une requête à la commission d’enquête pour la ligne C du métro, afin de préconiser l’harmonisation de la station avec des voies cyclables et piétonnières, des accès au canal latéral, ou encore la création de zones 30.

« En un mois, nous avons rencontré tous les élus, celle des canaux, celui des espaces verts, l'élue de quartier Madame Dufraisse, souligne Gérard Coulon. Le 9 mars, l'adjointe à l'Urbanisme Madame Laigneau nous a appris que tous les permis de construire étaient gelés sur le triangle sensible boulevard de Suisse-Canal latéral-rue Lassalle - où il y a beaucoup de friches -, le temps qu'une concertation ait lieu avec les riverains concernant l'aménagement du périmètre réservé autour du métro. Ce statu quo nous va, mais on reste préoccupés par le projet à venir. »

Manque de concertation

Car les aménageurs lorgnent évidemment sur les 24 000 m² de surfaces industrielles inoccupées, selon l’estimation du comité de quartier. « Le métro va faire monter les enchères et décider les propriétaires à faire une bonne affaire », subodore le président du comité de quartier. La mairie loue déjà à une SCI privée l’ancien hangar Delec, rue Ferdinand Lassalle, où viendra s’installer la Maison de la peinture à la fin de l’année. Priée de quitter le 105 boulevard de Suisse qu’elle occupe depuis 1985, afin de libérer l’emprise de la future station de métro, l’entreprise n’a pas apprécié la manière de faire. « On l’a appris par voie de presse en mai 2017. Au début, nous devions déménager sur la ZAC Garonne. On serait resté visibles, en sortie de rocade. Mais un autre projet a été sélectionné pour s’y établir. Résultat, on va déménager dans un endroit caché, sur une parcelle plus petite avec moins de places de parking. Il n’y a plus de terrains constructibles de 7 000 m² à Toulouse », témoigne Sonia Paulhe, la directrice de la Maison de la peinture.

La Ville a également préempté le hangar du grossiste de textiles F. Boudou et Cie, boulevard de Genève, mais n’a pas souhaité nous préciser à quelles fins. Le hangar des Nouvelles messageries de la presse parisienne (qui ont fait faillite il y a quelques mois), situé au croisement du boulevard de Suisse et de la rue Lassalle, n’a en revanche pas pu satisfaire l’appétit de la collectivité. Ces 4 000 m² couverts (sur 15 000 m² de terrains) appartiennent à l’entreprise de travaux publics Malet, qui souhaite les louer à une entreprise, selon Gilles Pirès, responsable de la transaction pour Abault immobilier.

À part ces quelques exemples, les préemptions sont quasi impossibles à suivre dans le secteur. « On aimerait plus de concertation préalable, même si la mairie nous dit que notre projet est conforme à 90 % à ce qu’ils veulent faire. L’idée d’une ZAC numéro 2 fait son chemin (dans le triangle entre le Canal et le boulevard de Suisse, là où se situe Mix’Art Myrys, NDLR), mais est-ce une bonne idée quand on se voit ce qu’est devenue la Cartoucherie ? », souligne encore Gérard Coulon. « C’est sûr que la mairie regarde les sites à l’abandon. Elle se fait une réserve immobilière. Mais on aimerait plus de transparence », renchérit pour sa part Claude Marquié, le vice-président du comité de quartier.

Les professionnels de l’urbanisme ont, eux aussi, bien du mal à déceler les intentions précises de la Ville. « On sent que la mairie s’empare du sujet, en lorgnant un îlot ici ou là. J’ai demandé de nous transmettre les projets, pour engager des concertations avec les promoteurs, en vain », témoigne l’architecte Jacques Sutter. « Le fait que la mairie ait préempté un bâtiment du secteur Daydé-Lassalle traduit une intention de maîtriser le développement immobilier du secteur », ajoute-t-il.

La stratégie de la collectivité pourrait être la suivante : acheter du foncier, le confier à un opérateur de ZAC et revendre les lots à prix contrôlé à des promoteurs. Dans ce contexte, la fermeture administrative de Mix’Art Myrys, situé pile dans le triangle où les permis sont actuellement gelés, semble donc loin d'être anodine.

Très soutenu durant plusieurs manifestations et à travers une pétition, le collectif d'artistes travaillerait depuis quelques jours à une ultime proposition de travaux pour renouer le dialogue avec la majorité métropolitaine, qui a pourtant boudé le dernier comité de pilotage du 3 mars, où la Région et le Département étaient pourtant présents.

Le serpent de mer de la rénovation

Le sujet ne date pas d’hier. L’installation de Mix’Art Myrys, rue Lassalle, a été actée en 2005 par Philippe Douste-Blazy dans le cadre d'une convention partenariale liant la Drac Midi-Pyrénées, le conseil régional et le conseil départemental de la Haute-Garonne. Renouvelée en 2006 par Jean-Luc Moudenc, la convention mentionnait déjà la nécessité de travaux pour accueillir les publics.

Suite à l'annulation, en 2015, du déménagement prévu à la Cartoucherie, une étude commandée par la mairie a chiffré les travaux du hangar actuel entre 7,8 et 10,5 millions d’euros. Un montant que le collectif a estimé pouvoir réviser à la baisse grâce à ses ressources internes et à la possibilité d'organiser des chantiers participatifs.

« L'association n'a eu de cesse d'être force de propositions, a maintenu et maintient encore le dialogue », assurait Joël Lécussan dans un courrier adressé à la ministre de la Culture Roselyne Bachelot le 20 janvier. De son côté, la métropole affirme qu’elle défend depuis 2014 un plan de rénovation du site à trois millions d’euros. Elle n’a pourtant jamais mis en œuvre le contrat territorial régional qui actait, en février 2019, un investissement légèrement supérieur de 4,4 millions d’euros. « Aucune proposition d’aménagement n’a pu aboutir avec l’association, condition sine qua none pour l'engagement des travaux », se défend-elle.

La Région, quant à elle, assure n’avoir jamais été sollicitée pour participer à ces travaux dans le cadre ce ce contrat territorial régional. « Face au maître d’ouvrage et à son locataire, nous sommes devenus spectateurs de cette situation calamiteuse pour les salariés et les artistes du lieu », constate Serge Regourd, président de la commission culture au conseil régional d'Occitanie.

 

Armelle Parion
Armelle Parion collabore avec Mediacités Toulouse depuis octobre 2018, enthousiaste d’avoir trouvé un média qui fait la part belle aux enquêtes. Correspondante pendant neuf ans pour le Parisien-Aujourd’hui en France, elle a aussi travaillé pour la radio (Radio France, Radio Solidaire) ainsi que des supports économiques (Touléco) et culturels (Lettre du spectacle).

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