«La réalité, c’est que Monsieur Darmanin est contre les salles de consommation à moindre risque. » Ce mardi 26 octobre, Martine Aubry s’est exprimée, lors d’un point presse, sur l’avenir de la « salle de shoot », laissée en suspens depuis plusieurs mois. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la maire de Lille n’y est pas allée de main morte. L’édile a tonné pendant près d’une heure et demie, lors de laquelle ni ses adjoints Arnaud Deslandes et Estelle Rodes ni son directeur général des services Patrick Pincet, pourtant présents dans la salle, ne se sont exprimés.

L’objet de son courroux : une lettre du Premier ministre reçue la veille, « à 21h28 », dans laquelle il lui fait part de son avis sur la localisation de la salle de consommation à moindre risque (SCMR). Selon lui, la mairie devrait privilégier « à titre provisoire pour une durée de douze mois » son implantation au sud de la zone Saint-Sauveur. La maire de Lille est formelle : pour elle, impossible que cette décision émane du seul Jean Castex. « J’avais un rapport de confiance avec le Premier ministre. Je ne peux pas imaginer que l’idée vienne de lui. Je ne comprends pas comment Monsieur Castex peut m’envoyer un tel courrier. Faut-il qu’il ait reçu des directives d’ailleurs ? » Martine Aubry ne tait pas le nom de celui qu’elle tient pour coupable : Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, fermement opposé à l’ouverture d’une SCMR à Lille.

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Un problème de localisation

Promesse de campagne de Martine Aubry, cette salle devait initialement voir le jour au 54 boulevard de Metz avant le 11 octobre 2021. Mais le projet, pourtant bien avancé - les travaux ont été finalisés et douze personnes sont en passe d’être recrutées - a subi des avanies. « Sa localisation ne convient pas à l’État qui souhaite davantage une politique de répression dans ce quartier, ce qui semble incompatible avec une salle de consommation à moindre risque », avance Jérémie Crépel, conseiller municipal du groupe d’opposition Lille Verte, qui se dit « déçu de la réaction de l’État ». Simple hasard du calendrier ? Le ministre de l’Intérieur dressait ce matin le bilan de son action ministérielle. « Depuis le 1er janvier, 4 608 opérations visant au démantèlement de points de deal ont été menées sur l’ensemble du territoire national », indiquait-il.

« C’est une victoire du ministère de l’Intérieur sur le ministère de la Santé »

Ainsi, « y voir la main de Gérald Darmanin est quand même plus que plausible. C’est une victoire du ministère de l’Intérieur sur le ministère de la Santé », souligne Jérémie Crépel. Martine Aubry ne mâche pas ses mots, allant jusqu’à dénoncer la politique de répression du ministre de l’Intérieur : « Gérald Darmanin est le porte-drapeau du président de la République pour courir derrière la droite et l’extrême droite en vue de l’élection présidentielle. » « Mon pays mérite mieux que ça », a conclu la maire de Lille, désabusée. Contacté par Mediacités, Gérald Darmanin n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

Si l’intervention directe du ministre de l’Intérieur a pu peser dans la décision finale du gouvernement, l’emplacement de la salle de consommation à moindre risque a maintes fois fait l’objet de violentes critiques. Dans une lettre adressée (déjà !) au ministre de l’Intérieur le 5 octobre dernier, que Mediacités a pu consulter, quatorze professionnels de santé du secteur Concorde-Boulevard de Metz lui faisaient part de leur ferme opposition au projet. « Aucune concertation n’a eu lieu avec les habitants, professionnels de santé, ou associations », dénoncent-ils.

Accusation que réfute la mairie, soutenant que les cinq voisins directs, ainsi que le lycée international Montebello, ont bien été informés et ont donné leur accord. « Je trouve la décision du gouvernement sage et pleine de bon sens », confie pour sa part Walid Hanna, médecin généraliste du quartier signataire du courrier...et ancien adjoint de Martine Aubry. Il assure ne pas s’opposer fondamentalement à la création d’une « salle de shoot » dans la capitale des Flandres, mais met en avant les craintes des habitants du secteur. « Dans nos cabinets, dans nos salles d’attente, les gens se disent vraiment embêtés », énonce-t-il.

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Le projet au pied du mur ?

Le projet semble donc, pour l’heure, particulièrement mal engagé...Il devrait connaître une longue pause, a minima, la maire de Lille étant fermement opposée à l’implantation de la SCMR sur la friche Saint-Sauveur. « J’ai cru que c’était un gag, fustige Martine Aubry à propos de la lettre ministérielle. Je m’apprêtais à lui proposer le hall de la mairie ! » Si l’édile de Lille se dit « stupéfaite » de cette proposition inattendue, c’est parce que construire sur la friche Saint-Sauveur est, de notoriété publique, extrêmement difficile. Jean Castex affirme pourtant dans sa lettre que « les premiers éléments dont [il] dispose tendent à montrer qu’il n’y a pas d’obstacles juridiques ou environnementaux à la mobilisation d’un site dans ce périmètre ».

Depuis le jugement du tribunal administratif, le 14 octobre dernier, il n’est pas possible d’engager des travaux sur cette zone de 23 hectares. Et pour cause : une délibération sur la « loi sur l’eau » est en cours de régularisation et bénéficie d’un délai de douze mois. La Ville compte relancer son projet de construction de logements et d’une piscine olympique sur le même site. Si le tribunal a annulé le projet pour des questions de procédure, la mairie soutient que l’âme du celui-ci n’a pas été remise en cause par le juge, comme nous l’expliquions dans cet article.

Martine Aubry est-elle face à une impasse ? Interrogée sur l’avenir de la SCMR, la maire de Lille a confié qu’elle n’en savait pas plus : « J’attends. Je leur renvoie la balle. » « Il n’y a pas beaucoup de solutions, glisse l’écologiste Jérémie Crépel. Soit l'État change d’avis - mais j’ai peu d'espoir - soit la mairie trouve une autre localisation. » La maire de Lille campe au contraire sur sa position. « Il n’y a pas d’autre lieu possible que le boulevard de Metz. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que Monsieur Darmanin ne veut pas de salle de consommation à moindre risque », martèle-t-elle.

De son côté, le groupe Faire respirer Lille (LREM) s’est ouvertement félicité, dans un communiqué, « de la décision du Premier ministre Jean Castex et du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui prend en compte l’essentiel : la vie quotidienne des habitants du Faubourg de Béthune ». Violette Spillebout, la présidente du groupe (et ancienne directrice de cabinet de Martine Aubry) a quant à elle désigné une tout autre coupable. « La responsabilité de la suspension du projet d’implantation de salle de consommation à moindre risque [...] boulevard de Metz est celle de la maire de Lille », n’hésite-t-elle pas à affirmer.

Cet article concerne la promesse :
« Ouverture d’une salle de consommation à moindre risques »
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