Le Bosquel, petit village de 343 âmes niché au cœur de la campagne amiénoise, pourrait bien accueillir l’un des plus grands data centers de France, voire d’Europe. D’une capacité annoncée d’un gigawatt (GW), ce centre de calcul consommerait autant d’électricité qu’une ville d’un million d’habitants, sachant que la puissance informatique d’un data center est liée à la production électrique qui peut lui être allouée.
Situé à une vingtaine de kilomètres au sud‐ouest d’Amiens, le village fait partie, avec Bouchain, près de Denain, et Loon‐Plage, dans la banlieue de Dunkerque, des trois sites des Hauts‐de‐France retenus par le fonds d’investissement japonais Softbank pour y installer des data centers géants d’une capacité globale de 3,1 millions de GW. Soit plus de quatre fois la capacité installée dans tout l’hexagone à la fin 2024, selon le baromètre EY du datacenter. C’est la start‐up marseillaise Sesterce qui a été choisie pour réaliser et opérer le data center du Bosquel et le campus dédié à l’IA qui l’accompagnerait.
Dévoilé par le patron‐fondateur de Softbank, Masayoshi Son, le 31 mai, à la veille du sommet Choose France, ce projet spectaculaire représenterait un investissement dans la région de 45 milliards d’euros, dont 10 milliards pour Le Bosquel. Première capitalisation boursière japonaise (255 milliards d’euros), le groupe nippon spécialisé dans les investissements technologiques – il est un des principaux actionnaires d’OpenAI (Chat GPT) -, prévoit en fait de construire des data centers ailleurs en France, ce qui pousserait son investissement total à 75 milliards d’euros dans notre pays.
Il y a encore trois mois, personne n’aurait cru possible un tel conte de fées. Pour arriver à ce succès – qui reste toutefois à concrétiser -, la communauté de communes Somme Sud Ouest (CC2SO, pour les intimes), en charge de la zone d’aménagement concertée (ZAC) du Bosquel, a dû en effet surmonter deux échecs successifs : celui du gigantesque projet de centre logistique prévu initialement ; puis celui de la défection du premier opérateur de data center qui était pressenti.
C’est cette histoire compliquée qu’il convient de raconter, où un petit arrangement financier est apparu nécessaire pour faire advenir le projet. L’arrivée d’un tel équipement s’est faite aussi dans les interrogations, et le manque d’informations des habitants. Elle doit surtout beaucoup à la volonté personnelle d’Emmanuel Macron et à celle d’élus locaux prêts à certaines concessions.
Le projet initial de plateforme logistique bloqué par le préfet
Le 27 mai dernier, le maire du Bosquel convoque en urgence une réunion de ses administrés. Devant eux sont réunis des représentants de la communauté de communes, des responsables du gestionnaire du réseau électrique RTE, et des architectes du cabinet Patriarche, sélectionné pour la construction du futur data center.
« Ils ont voulu nous faire un briefing avant l’annonce du président Macron le lundi suivant [au sommet Choose France], raconte la présidente de l’association de protection du Bosquel et des villages voisins, Camille Ego. Ils nous ont parlé d’une obscure entreprise nommée Silver Bands France ComputCenter Bosquel (créée en avril 2025, celle‐ci a en fait pour dirigeant Adam Westhead, un avocat d’affaires anglais travaillant à Softbank, ndlr). Je pense qu’ils avaient surtout en tête qu’on était un certain nombre d’habitants à avoir dénoncé l’opacité du précédent projet et à l’avoir combattu avec succès. »
Deux ans plus tôt, en effet, des riverains s’étaient mobilisés contre un projet de centre logistique, porté par la société L’Européenne. Ils avaient dénoncé le gigantisme d’un projet impliquant de bétonner 43 hectares de terres agricoles et l’arrivée de milliers de camions dans ce territoire rural de la campagne amiénoise. Et ils avaient fini par avoir gain de cause…
En conclusion d’une enquête publique, le commissaire‐enquêteur avait en effet rendu un avis défavorable, insistant sur les nuisances d’un tel équipement. Avis que le préfet de la Somme avait suivi en octobre 2024 en annulant le projet en raison d’une consommation excessive de terres agricoles au regard de la loi Zéro artificialisation nette (ZAN).
Emmanuel Macron et la Région à la manœuvre
Mais pas de quoi faire abandonner pour autant leurs projets de développement aux élus de la communauté de communes… au grand dam de certains habitants. Car c’est à l’occasion du sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, organisé l’année dernière par Emmanuel Macron, qu’ils ont appris ce qui avait été décidé tout à côté de chez eux. « En février 2025, on a découvert dans la presse nationale le nom de notre village parmi les sites pressentis pour l’installation rapide d’un data center », retrace Camille Ego.
Dans la foulée, en mars, émerge le nom de l’entreprise britannique Fluidstack, à qui l’on prête le projet d’investir 10 milliards d’euros au Bosquel pour opérer un data center d’un GW. Signe que le projet est considéré comme prioritaire au plus haut niveau, la ZAC du Bosquel est inscrite en mai sur la liste de RTE des sites éligibles à la procédure dite « fast track », garantissant à des installations consommatrices de très fortes puissances un raccordement accéléré au réseau électrique.
Le président de la communauté de communes, Alain Desfosses, reconnaît par ailleurs que la notion d’investissement stratégique est tombée à pic pour relancer la ZAC. « Il faut comprendre qu’après l’annulation du projet précédent, on s’est retrouvé coincés, alors que nous avions acheté ces hectares, explique‐t‐il à Mediacités. On s’est alors rapproché de la région Hauts‐de‐France qui cherchait des projets d’intérêt régional – ce qui nous permettait de ne plus être soumis localement à la loi ZAN. On a postulé, et le fait d’avoir une ligne à haute tension, avec de l’électricité qui vient directement des centrales nucléaires normandes de Penly et Paluel, a joué en notre faveur. »
L’impact environnemental en question
Tant pis pour l’agriculteur exploitant actuellement les terres de la ZAC, prié d’aller voir ailleurs. Et qu’importent les interrogations des habitants sur l’impact environnemental du projet. L’édile, par ailleurs agriculteur bio, balaye ainsi la question d’éventuels conflits d’usages de l’eau. « Nous en avons plein ! » affirme‐t‐il. Mais tout le monde ne partage pas cet optimisme.
« L’intelligence artificielle, c’est l’avenir, on ne peut pas laisser passer le train »
Selon un ancien membre de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) des Hauts‐de‐France, les projets de centres de données de cette taille « reposent généralement sur un système de circuit fermé, car vu les volumes de consommation d’eau, il est impossible que ceux‐ci soient compatibles avec le schéma d’aménagement et de gestion des eaux ». Or celui‐ci s’impose y compris à des projets d’intérêt général. « Mais même si l’eau est en circuit fermé, ajoute‐t‐il, on aurait une usine qui consommerait plus d’eau que le bassin de la population du Bosquel ! »
Cet ex‐fonctionnaire de l’administration, en charge notamment de la règlementation environnementale, affirme que l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) pour l’installation d’un data center à proximité du village ne mentionnerait à aucun moment cette difficulté. « C’est le genre de projets qui peut emmener tout le monde dans le mur en termes de gestion des ressources, estime‐t‐il. Et les élus n’en ont aucune conscience. » « L’intelligence artificielle, c’est l’avenir, on ne peut pas laisser passer le train », martèle pour sa part Alain Desfosses.
Les habitants tenus à l’écart
Avec Fluidstack aux commandes ? Des doutes commencent en fait à apparaître. « Face à nos interrogations, la communauté de communes nous a dit qu’on saurait mi‐juillet 2025 quel serait le projet. On s’est senti sacrifié parce qu’ils ne nous ont rien dit, ni fin août, ni en novembre… », déplore Camille Ego, venue à la campagne, avec sa famille, pour fuir le béton.
Les habitants du Bosquel doivent attendre le conseil communautaire du 8 décembre dernier pour être enfin informés. « On apprend que les élus de la communauté de communes vont vendre le site à RTE, afin qu’il puisse mettre son transformateur pour avancer le projet, explique la présidente de l’association de protection des villages de la zone. Et qu’ils veulent initier une transaction avec le promoteur du centre logistique pour que ce projet ne soit pas fragilisé par des recours juridiques. »
Du côté des riverains, c’est l’incompréhension. « Le préfet avait retoqué la plate‐forme logistique en raison de son emprise, et là on va se retrouver avec un data center de la taille de notre village, à 100 mètres des maisons. Sans qu’on sache quels impacts ça va avoir, au niveau du bruit, de la consommation d’eau… J’avoue hésiter entre me battre et déménager », se désole Camille Ego, qui avoue avoir espéré que le projet n’aille pas jusqu’au bout.
15 millions d’euros pour assurer la venue du data center
De fait, un obstacle s’est dressé face à la volonté des autorités publiques d’installer un centre de calcul géant au Bosquel. Suite au veto du préfet, l’entreprise l’Européenne a en effet entamé un recours en justice contre cette décision et contre la communauté de communes qui lui avait accordé une promesse de vente du terrain. De quoi pousser cette dernière à régler au plus vite ce conflit susceptible de décourager des investisseurs potentiels.
Dans un accord confidentiel, auquel Mediacités a pu avoir accès, la CC2SO s’engage ainsi à verser pas moins de 15 millions d’euros à L’Européenne, en échange de l’abandon de toute poursuite future. On y apprend aussi au passage que ce risque contentieux aurait effectivement conduit à « déclarer sans suite », le 5 novembre, la procédure d’appel à candidature à laquelle Fluidstack devait postuler.
3.3- TRANSACTION_CC2SO_OSAE_EUROPEENNE_VD 29 11 2025Maire de Molliens‐Dreuil, un village membre de la communauté de communes, Sylvain Charbonnier tique un peu sur le prix de ce dédommagement destiné à ouvrir la voie à un data center. « C’est vrai que le montant est très élevé, observe‐t‐il. Mais je me garderai bien de qualifier l’attitude du promoteur qui a fait de la rétention foncière. Après, si c’est le prix à payer pour se débarrasser d’eux… »
« Ce n’est pas une somme qu’on leur donne directement, tente quant à lui de rassurer Alain Desfosses, le président de la CC2S0. C’est une somme maximum qui peut leur revenir à partir du moment où on signe un nouveau bail de construction avec un nouveau promoteur. Quand on parle data center, on parle plutôt d’investissements de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros. » Il ressort en effet de l’accord transactionnel signé avec L’Européenne, que la communauté de commune espère tirer de la vente au moins 150 millions d’euros
Quoi qu’il en soit, un appel à manifestation d’intérêt est lancé le 14 décembre. Cette procédure propose 33 hectares immédiatement disponibles et 17 hectares en réserve à toute entreprise susceptible de construire un data center et un campus de recherche et de formation dédié à l’IA. Mais trois mois plus tard, force est de constater qu’elle est toujours infructueuse.
Le président en sauveur du projet
En mars, l’agence d’infos financières Bloomberg révèle ainsi que Fluidstack, qui avait signé un protocole d’accord avec l’État, a définitivement jeté l’éponge. Dans la presse française, certains évoquent « une déconvenue pour la stratégie française de l’IA ». Fluidstack a‑t‐elle préféré se concentrer sur un projet à 50 milliards de dollars avec la firme américaine Anthropic aux États‐Unis ? Ou y a‑t‐il eu un désaccord financier avec la collectivité locale, comme l’évoque le site Les électrons libres ?
Pour remettre sur les rails un projet qu’il avait initié, Emmanuel Macron reprend alors son bâton de pèlerin. Il profite de son voyage au Japon au tout début avril pour rencontrer Maasyoshi Son. Il réussit à lui vendre des sites français prêts à l’installation de data centers, dont celui du Bosquel, et surtout un accès privilégié à l’électricité décarbonée des centrales nucléaires françaises.
Le projet est monté en moins de deux mois avec, pour partenaire opérationnel, un des fleurons de la French Tech, la start‐up française Sesterce. Mais si l’envergure de Softbank, première capitalisation boursière japonaise, est connue, celle la firme française reste assez nébuleuse.
Petite en terme de chiffre d’affaires (20 millions d’euros revendiqués en 2023) et de résultat net (2 millions d’euros de profit en 2024, selon des comptes qu’elle ne publie que très partiellement), ses ambitions semblent pourtant sans limite puisqu’elle a annoncé, lors du sommet de l’IA l’année dernière, un plan d’investissement… de 52 milliards d’euros ! Sans que les détails de son financement aient été vraiment dévoilés.
Dirigée par deux entrepreneurs marseillais Youssef El Manssouri et Anthony Tchakerian, venus de la cryptomonnaie, Sesterce est déjà le promoteur d’un data center dans la Drôme, également en partenariat avec le cabinet d’architecture Patriarche. Mais la puissance envisagée y est beaucoup plus réduite, puisqu’elle irait de 40 megawatts (MW) dans un premier temps à 80 MW à terme. Soit 12 à 20 fois moins qu’au Bosquel pour un investissement allant de 450 millions d’euros au départ à 1,8 milliard.
Dans un article publié en mars dernier, le site d’investigation économique L’Informé fait état d’un contentieux judiciaire entre Mistral AI, la vedette des start‐up françaises de l’IA, et Sesterce, pourtant connue comme son principal fournisseur. Motif du différend ? Une facture impayée de 2,28 millions d’euros, Mistral AI justifiant son refus de la régler parce « que le service fourni était gravement défectueux ». Différend commercial classique ou signal d’alerte ? Les habitants du Bosquel n’ont pas fini d’attendre avant d’y voir plus clair…
Combien d’emplois au Bosquel ?
« Nous nous sommes assurés que les emplois restent locaux », s’est félicité Alain Desfosses, le président de la communauté de communes Somme sud ouest, après l’annonce du projet de data center Softbank‐Sesterce. L’objectif affiché semble étonnamment modeste pour le secteur puisqu’il viserait 400 emplois pour un centre de calcul pouvant atteindre à terme une puissance de 1 GW. Pour son projet à 40 MW dans la Drôme, pourtant 25 fois moins puissant, un des patrons de Sesterce, Anthony Tchakerian, n’avait pas hésité à parler de 800 emplois directs, soit deux fois plus qu’au Bosquel. Un collectif de riverains et d’opposants locaux, baptisé AC‐DC Rovaltain, a eu accès à des prévisions nettement moins optimistes dans le cadre d’un recours engagé contre le permis de construire. Il a en effet découvert à cette occasion que l’entreprise tablait plutôt sur 10 à 15 emplois…
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