“Honnêtement, je n’ai pas fait attention aux caméras », reconnaît François Inglese, 63 ans, en transit à la gare de la Part-Dieu, en cherchant du regard les dispositifs de vidéosurveillance autour de lui. Pour ce chef d’entreprise de Haute-Loire, cofondateur de l’association Les Amis de Laurent Wauquiez, elles sont une bénédiction : « On devrait en mettre beaucoup, partout, en permanence. Et lorsque l’on n’a rien à se reprocher, on les oublie ! »

Dans la plus grande gare de Lyon, des dizaines de caméras – la SNCF refuse de communiquer leur nombre exact – scrutent les allées et venues des 130 000 voyageurs quotidiens qui passent par la Part-Dieu. Ici, comme dans nombre de gares de la région Auvergne-Rhône-Alpes, la vidéosurveillance a connu un vaste déploiement sous la mandature Wauquiez.

Candidat officiellement depuis le 11 mai dernier à sa réélection, Laurent Wauquiez a fait de la sécurité le thème central de sa campagne – quand bien même cette compétence ne relève qu’à la marge de sa collectivité. Comme un air déjà-vu ? En 2015 déjà, lors du précédent scrutin régional, il promettait la construction d’un « bouclier sécurité ». Cet engagement s’est traduit dès novembre 2016 par l’adoption d’un plan sûreté pour « renforcer la sécurité dans les transports, les gares, les lycées ».

Promesse tenue et même dépassée

Pour les gares, la lutte contre la délinquance et les incivilités – justification du déploiement de la surveillance – s’est cristallisée autour d’un objectif chiffré : financer l’équipement des « 123 gares les plus sensibles du réseau » dans le cadre d’un contrat régional signé avec la branche « Gares & Connexions » de la SNCF en novembre 2017.

Trois ans et demi plus tard, où en sommes-nous ? En octobre 2020, sept conventions d’investissement prévoyant notamment le financement des études d’avant-projet et des travaux d’installation des caméras de vidéosurveillance avaient été établies. Coût total : au moins 21 millions d’euros [lire plus bas]. Concrètement, cela correspond à l’équipement en caméras de 126 gares, soit près d’un tiers des 390 que comptent la région. Promesse tenue donc et même dépassée, par rapport au 123 gares initialement prévues.

Et dans le détail ? Chaque convention entre la région et SNCF Gares & Connexions, sauf la première qui n’a porté que sur les études préalables aux travaux, détermine les gares à équiper. À partir de la deuxième, signée le 9 février 2017, les caméras financées par la région ont fait leur apparition dans douze gares jugées prioritaires.             

Celle de Lyon Part-Dieu, fréquentée en 2016 par plus de 32,5 millions de voyageurs, a fait l’objet d’une attention particulière dans la troisième convention (en novembre 2017) avec le financement du Centre régional de sécurité des transports (CRST) pour deux millions d’euros. Le CRST, qui mobilise des agents de la sûreté ferroviaire sept jours sur sept, centralise les images captées par les caméras des gares des douze départements de la région.

Priorité aux grands axes

Notre deuxième carte [ci-dessous] illustre les priorités de la région Auvergne-Rhône-Alpes : les 126 gares équipées en caméras sont toutes des lieux de transit de voyageurs (aucune gare de marchandises) et jalonnent, en majorité, les voies principales du réseau, celles qui relient Lyon à Saint-Etienne, Grenoble ou encore Valence.  

Premiers servis : l’Isère… et la Haute-Loire

Autre constat : les douze départements d’Auvergne-Rhône-Alpes ne sont pas tous logés à la même enseigne. Les financements de la région ont particulièrement ciblé l’Isère dont 60,4% des gares sont équipées ou en cours d’équipement. C’est le taux le plus élevé prévu par les conventions établies entre la collectivité et SNCF Gares & Connexions.

Le Cantal n’a, quant à lui, bénéficié d’aucune « caméra Wauquiez »… contrairement à la Haute-Loire – fief du président de la région – qui affiche un taux de 47,7%, le deuxième du territoire. L’Ardèche affiche elle aussi zéro équipement. Logique : ce dernier département est le seul en France à ne compter aucune gare ferroviaire en activité pour les voyageurs.

Une efficacité qui reste à démontrer

Les dispositifs de sécurité de la région ont-ils eu un impact sur la délinquance en gare ? Philippe Meunier, vice-président chargé entre autres de la sécurité, n’a pas répondu à nos sollicitations. A la région, plusieurs de nos interlocuteurs nous ont dit avoir reçu l’instruction de la part de leurs supérieurs de ne pas répondre à nos questions. De son côté, la SNCF a refusé de nous indiquer si elle comptabilisait des chiffres sur la délinquance dans les gares de la région (c’est parfois le cas dans certains territoires, comme, par exemple, la métropole de Lille).

Dans son dernier rapport d’activité en ligne, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales évaluait à 45% la part des usagers des transports en commun qui ne se sentent pas « toujours » en sécurité. « Les principaux lieux jugés anxiogènes sont le transport lui-même et, dans une moindre mesure, les stations de métro et les gares », complétait l’observatoire, sans plus de précisions.

En 2011 puis 2020, la Cour des comptes a déploré, dans plusieurs rapports, le manque de transparence qui entoure la vidéosurveillance, notamment les dépenses dédiées à l’étude et au déploiement de caméras alors que leur efficacité contre la délinquance reste à prouver. Qu’importe ! « Oui, la vidéo-protection fonctionne. Oui, elle permet de protéger nos habitants. Et oui, elle apporte des preuves à la justice pour punir les délinquants », tweetait, le 6 novembre 2020, Laurent Wauquiez.

Depuis octobre 2018, la région Auvergne-Rhône-Alpes a dépensé 21,6 millions d’euros pour l’étude et la mise en place des dispositifs de sécurité dans les gares. Cette somme ne concerne que les quatre dernières conventions passées avec la SNCF. La collectivité a refusé de nous transmettre les données antérieures. « Le fait que le sujet soit sensible justifie d’autant plus un traitement scientifique transparent fondé sur des données statistiques partagées », soulignaient, dans un de ses rapports, les magistrats de la Cour des comptes. Visiblement, ils n’ont pas été entendus du côté de l’hôtel de région de la Confluence…

Pour constituer notre « jeu de données », qui nous a permis de réaliser les cartes de cet article, nous avons exploité les conventions d’investissement rattachées au contrat régional signé entre la région Auvergne-Rhône-Alpes et SNCF Gares & Connexions, le maître d’ouvrage. Les sept conventions portant sur le déploiement du dispositif de vidéosurveillance dans la région faisaient mention des noms des gares à équiper ainsi que du coût des études d’avant-projet et des travaux. Ces informations ont été croisées avec un jeu de données tiré du site d’open data du gouvernement (datagouv.fr), qui recense l’ensemble des gares de France.


Cette enquête ayant été réalisée dans le cadre d’un travail étudiant du master de journalisme de données et d’enquête du CFJ-Sciences Po Lyon et sans rémunération des auteurs de la part de Mediacités, nous avons donc décidé de la publier en accès libre.

La rédaction de Mediacités

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video surveillance bleu
Illustration : Jean-Paul Van Der Elst.

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Point final.

1 COMMENTAIRE

  1. excellent article , digne de figurer ds L’ EXPRESS, hebdo que j’affectionne mais aussi dans l’ OBS! BRAVO A TOUS CES FUTURS JOURNALISTES !!!
    Qu’ ils conservent tjrs cette curiosité , cette perspicacité …afin de nous éclairer sur le monde tel qu’il va, en ne pratiquant pas la “langue de bois “et en toute objectivité !!

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