La mairie en revendique 558 quand la préfecture n’en comptabilise que 455. Une chose est sûre : les caméras de vidéosurveillance prolifèrent sur les berges du Rhône et de la Saône, et cela ne date pas d’hier. Lyon fut l’une des premières grandes villes de France, avec Nice, à franchir le Rubicon, bien avant Paris. Et contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Gérard Collomb qui en est le responsable mais son prédécesseur Raymond Barre, à la fin des années 1990. « Il installe à l’époque une quarantaine de caméras sur la Presqu’île et à la Duchère, se souvient le conseiller municipal (EELV) Etienne Tête. Néanmoins, celui qui développe le réseau à vitesse grand V, c’est Collomb. »

Dès son accession à l’hôtel de ville en 2001, le premier édile alors socialiste « décomplexe la gauche » sur la question, selon les mots de plusieurs maires interrogés par Mediacités. De 2002 à aujourd’hui, les plans d’installation se succèdent pour atteindre, donc, 500 caméras environ qui quadrillent Lyon (dont 350 dans le centre). Leurs images sont scrutées 24 heures sur 24, sept jours sur sept, par 28 agents qui se relaient au sein d’un « centre de supervision urbain » (CSU).

Plus de 2000 caméras actives

Dans la métropole, la ville‐centre a fait des émules. À tel point que, d’après le recensement effectué par Mediacités, sur les 59 communes du Grand Lyon, seules huit résistent encore et toujours à la vague des caméras. Il s’agit de Charly, Collonges-au-Mont‑d’Or, Curis-au-Mont‑d’Or, Fleurieu‐sur‐Saône, Fontaines‐sur‐Saône, Montanay, Quincieux et Poleymieux-au-Mont‑d’Or. Même des bourgades aussi peu peuplées que Cailloux‐sur‐Fontaines (2600 habitants), Couzon-au-Mont‑d’Or (2500 habitants) ou Sathonay‐Village (2300 habitants) s’adonnent désormais à la surveillance filmée. Plus de 2000 caméras sont actives sur le territoire.

> Ci‐dessous, les chiffres des caméras recensés auprès des mairies. La préfecture du Rhône nous a transmis d’autres données [lire l’encadré En coulisses] qui nous a permis de déterminer que seules huit communes du Grand Lyon n’ont pas (encore) de système de vidéosurveillance.

Pour quelle efficacité ? C’est l’éternel débat… En 2010, la politique d’implantation massive de caméras par Lyon avait été mise à mal dans un rapport de la Chambre régionale des comptes que Mediacités a retrouvé. On pouvait y lire que « l’impact du dispositif sur la baisse de la délinquance de voie publique est techniquement difficile à évaluer et, au vu des données actuelles, n’est pas évident ». Taquins, les magistrats pointaient même une évolution plus favorable de la délinquance, entre 2003 et 2008, à Villeurbanne, dépourvue de caméras (baisse de 48%) qu’à Lyon, convertie à la vidéosurveillance (baisse de 33%). La Chambre réclamait alors « une évaluation globale » de « l’intérêt » du dispositif.

La thèse fantôme

La ville de Lyon s’engage alors dans une démarche inédite. Une recherche universitaire est engagée à partir de 2011 pour « apporter des éléments d’information et d’analyse scientifique sur les effets de la vidéo protection et de son efficacité », selon une délibération adoptée en conseil municipal [voir le document ci‐dessous]. Un doctorant signe un CDD de trois ans avec la municipalité pour une étude en situation au CSU. Coût pour la collectivité : 36 000 euros par an, dont 14 000 euros subventionnés par l’État.

Vote délibération sur étude thèse Lyon

Pour quel résultat ? Un rapport technique d’une centaine de pages est remis à la ville et au collège d’éthique de la vidéosurveillance en avril 2016. Ses conclusions n’ont jamais été rendues publiques. La mairie refuse de les communiquer. Pire, l’étudiant qui devait poursuivre cette étude par l’écriture d’une thèse a abandonné en cours de route. Mediacités a retrouvé sa trace. « Je n’avais plus de crédits et un encadrement universitaire quasi‐inexistant », élude l’ancien thésard, aujourd’hui reconverti dans un tout autre domaine.                

D’après nos informations, le rapport avait été fraîchement accueilli par la ville de Lyon et, avant son abandon, le projet de thèse avait fait l’objet d’allers-retours entre l’université et la municipalité. Pratique jugée « peu conventionnelle » selon un collègue de l’ancien universitaire. Interrogée sur le sujet, la ville, via son service de communication, botte en touche en affirmant qu’il ne reste rien de cette étude.

« Nous n’avons subi aucune pression, réfute pour sa part le directeur de cette thèse inachevée Jacques Comby, aujourd’hui président de l’université Lyon‑3. J’avais des craintes car c’est un sujet politique mais on a pu conduire notre analyse sans problème. » De ce travail, Jacques Comby retient surtout qu’entre 2011 et 2016 le point de vue du citoyen a changé, selon lui, sur la vidéosurveillance : « Au début, c’était 50–50. Puis avec la menace terroriste, la balance a penché plutôt à 80–20 en faveur des caméras. Ça rassure les gens, à tort ou à raison ».

« L’opérateur a pu retrouver l’auteur en se fondant sur l’intuition du coup de pédale… Quel logiciel fera ça ? »

Pour autant, les 500 et quelques caméras de Lyon n’ont pas dissuadé l’attaque à la bombe de la rue Victor‐Hugo, le 24 mai 2019. Un coup dur porté au discours sur la dissuasion de la vidéosurveillance ? Jean‐Yves Sécheresse préfère souligner l’efficacité du dispositif a posteriori. « Très rapidement, nous disposons de nombreuses images de très bonne qualité, vante l’adjoint au maire de Lyon chargé de la sécurité. On constate que l’homme franchit le Rhône et nous perdons sa trace. Mais on se rend compte qu’il a bifurqué au sud en direction d’Oullins. C’est ce qui a permis de le localiser très rapidement. » La police décide néanmoins de ne pas intervenir tout de suite. « Le lendemain, nos opérateurs [les agents du CSU] repèrent un homme à vélo venant d’Oullins. Ils distinguent son bon coup de pédale. On se rend compte que c’est l’homme qu’on cherche. On le signale à la police et il a pu être arrêté comme ça. »                

La traque a duré trois jours. « Avec un système d’intelligence artificielle, logiquement, quinze minutes après, on aurait su où était allé l’auteur », a déclaré le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner devant la commission souveraineté numérique du Sénat, en septembre dernier [voir cette vidéo, à partir de 14h40]. Le raccourci ne tient pas pour Jean‐Yves Sécheresse : « Je suis méfiant à l’égard de la reconnaissance faciale car il faut connecter les images à un fichier. Or, la question, c’est quel fichier ? Qui est à l’intérieur ? Dans notre cas, ça n’aurait pas été utile car l’auteur de l’attentat n’était pas fiché. » Plusieurs industriels poussent pourtant à l’installation de logiciels d’intelligence artificielle pour détecter plus facilement certains individus ou certaines scènes [Lire par ailleurs notre article]. « On nous a proposé ces produits mais on n’est pas convaincus, confie Jean‐Yves Sécheresse. On croit en l’humain. L’opérateur a pu retrouver l’auteur en se fondant sur l’intuition du coup de pédale… Quel logiciel fera ça ? »

Caméras nomades et captations de fréquences

La ville de Lyon n’est pour autant pas allergique aux innovations en matière de vidéosurveillance. « Désormais, on compte sur nos caméras nomades [caméras qui peuvent être installées à un endroit ponctuellement puis être déplacées en fonction des besoins] pour conduire des tests dans certains endroits », reprend Jean‐Yves Sécheresse. La municipalité en a acheté six. Elle s’essaie aussi pendant un an à la vidéoverbalisation pour des « nuisances de la route » (double‐files, etc.). « Quand vous envoyez 500 à 600 amendes à 135 euros et trois points en moins sur le permis, ça règle les problèmes », se félicite l’adjoint à la sécurité.

Autre test envisagé : analyser les bruits suspects sur les images vidéo à partir des fréquences captées (et non à partir d’enregistrements sonores, prohibés par la Commission nationale de l’informatique et des libertés ou Cnil). « On s’est lancé dans cette recherche avec la société ACOEM [basée à Limonest]. Ils ont des fréquences qui correspondent à certains bruits mais on a encore un souci d’étalonnage pour distinguer le bon bruit », détaille l’élu qui prend l’exemple du verre. La présence d’un silo pour le tri pourrait déclencher des alertes pour rien et rendre impossible à distinguer le casse d’une voiture ou d’une vitrine. 

Seulement, les plans lyonnais sont perturbés par l’expérimentation du voisin stéphanois. « Ils ont voulu faire pareil, mais ils se sont foutus la Cnil à dos ! maugrée Jean‐Yves Sécheresse. Maintenant, elle a fermé la porte à tout. Résultat, on ne sait plus trop ce que l’on doit faire… »                

« Ceux qui vous disent que la délinquance a baissé grâce à cela, c’est du pipeau »

A l’inverse de Lyon, Villeurbanne, deuxième commune de la Métropole, a refusé pendant des années d’installer des caméras. Ce n’est plus le cas depuis 2018 : la ville en compte 105 aujourd’hui. « On a longtemps été dans l’expectative », confie le maire socialiste Jean‐Paul Bret, qui ne cache pas être encore sceptique vis‐à‐vis de la vidéosurveillance : « Ce n’était pas une réponse idéologique mais on voulait s’attacher à vérifier l’efficacité des caméras. Or, on n’a aucune évaluation scientifique des effets. Aujourd’hui encore, rien ne corrobore un lien entre l’évolution de la délinquance et l’installation des caméras. Ceux qui vous disent que la délinquance a baissé grâce à cela, c’est du pipeau. C’est pour justifier leurs investissements ».

Cela ne l’a pourtant pas empêché d’engager 400 000 euros d’argent public (subventionné pour moitié par le fonds interministériel pour la prévention de la délinquance) afin de développer un réseau à Villeurbanne ! « On était les derniers des Mohicans ! A l’époque de Nicolas Sarkozy, on entendait dans les discours qu’on était une zone blanche parce qu’on ne mettait pas de caméras. Même si on a raison contre tout le monde, à un moment il faut prendre en compte une réalité », se justifie Jean‐Paul Bret.

Il décrit des pressions de diverses origines l’ayant conduit à revoir sa position. « Dès qu’il se passe quelque chose, la police nationale nous demande où sont les images, c’est devenu un mantra, raconte le premier édile. Le préfet de police a relayé ces pressions, et la presse y contribue. A chaque fait divers, on vante le rôle des caméras. Quand vous avez aussi les habitants qui vous réclament des caméras dans les réunions de quartier… Vous avez beau vous justifier, à un moment, quand on est maire, on ne peut pas ignorer ces demandes. »

Imposée par la contrainte

« La vidéoprotection ce n’est pas l’alpha et l’oméga de notre politique, on a ajouté aussi 18 policiers municipaux [pour un effectif total de 52] pour lier caméras et terrain », insiste‐t‐il encore. Comme à Villeurbanne, plusieurs communes ont confié à Mediacités que la vidéosurveillance s’était imposée à elles par la contrainte. « Nous n’avons pas spécialement de délinquance mais chaque année on compte 700 nouveaux habitants et il y a une très forte demande », affirme‐t‐on par exemple à la mairie de Meyzieu qui ambitionne de déployer 76 caméras d’ici à 2023. « Nous n’avions pas la volonté d’en installer mais certaines communes voisines nous ont dit que c’était dissuasif, alors on s’est dit pourquoi pas », lâche de son côté la maire (PS) de Feyzin Murielle Laurent.

Les caméras sont devenues « malheureusement indispensables », considère un policier municipal d’une commune limitrophe de Lyon qui souhaite garder l’anonymat. Paradoxe, ce même interlocuteur relativise leur importance : « On ne constate pas une baisse de la délinquance. Cela aide parfois à résoudre des affaires mais ce n’est pas le Graal. Et au niveau de la dissuasion, l’effet n’est pas palpable. La vidéosurveillance a surtout un effet rassurant pour la population ».

#TousSurveillés : 215 communes au crible

De novembre à janvier, les journalistes Maxime Fayolle et Emmanuel Riondé ont contacté les 215 communes qui composent les métropoles de Lille (95 communes à compter du 14 mars prochain), Lyon (59), Toulouse (37) et Nantes (24), couvertes par Mediacités, dans le cadre de notre dossier « TousSurveillés » consacré à la vidéosurveillance. De nombreux maires, adjoints, directeurs de cabinets, services de communication ou encore policiers municipaux ont répondu par mail ou téléphone à un questionnaire portant sur le nombre de caméras installées dans leur commune, leurs dates d’installation, leur coût, les projets futurs et l’utilité ressentie de la vidéosurveillance.

> Retrouvez l’ensemble des articles de notre dossier Vidéosurveillance

Dans la Métropole de Lyon, 33 communes sur 59 nous ont répondu, 23 ont préféré garder le silence (Bron, Cailloux‐sur‐Fontaines, Charbonnières‐les‐Bains, Craponne, Dardilly, Décines‐Charpieu, Fontaines‐Saint‐Martin, Genay, Givors, La Mulatière, Limonest, Marcy‑l’Etoile, Mions, Montanay, Oullins, Pierre‐Bénite, Quincieux, Saint-Didier-au-Mont‑d’Or, Saint‐Priest, Sathonay‐Camp, Tassin‐la‐Demi‐Lune, Vénissieux et Vernaison). Trois communes ont expressément refusé de nous répondre : Francheville, Jonage et Saint-Romain-au-Mont‑d’Or.

Malgré les refus ou l’absence de réponses, nous avons pu reconstituer le nombre de caméras de certaines communes grâce à des sources officielles (sites internet des villes, compte‐rendu de conseils municipaux). Les préfectures du Rhône (pour Lyon), de Loire‐Atlantique (pour Nantes) et de Haute‐Garonne (pour Toulouse) nous ont par ailleurs transmis pour chaque commune le nombre d’autorisations préfectorales demandées pour l’installation de chaque caméra.

Les chiffres des préfectures peuvent toutefois entrer en contradiction avec ceux fournis par les communes. Pour deux raisons :

  • La préfecture peut détenir des chiffres datés par rapport aux projets d’extension de certaines communes.
  • Quelques villes ont parfois sous‐évalué leur nombre de caméras en ne dénombrant que les mâts (sur lesquels peuvent être installés plusieurs caméras) ou en omettant de compter les caméras implantées sur des bâtiments publics pour se concentrer sur celles surveillant les espaces publics (dans les rues).

Enfin, nous avons fait le choix d’utiliser dans nos articles le terme de « vidéosurveillance » et non celui de « vidéoprotection », généralement préféré par les élus de communes équipées en caméras. La France est le seul pays au monde à avoir officiellement substitué le second terme au premier, en 2009, dans un très bel exercice de novlangue que n’aurait pas renié l’auteur de 1984 George Orwell (en anglais, on parle de « video surveillance » ou de « closed‐circuit television »). Avant cette année‐là, les textes législatifs sur le sujet parlaient de « vidéosurveillance », après, de « vidéoprotection ». Ce renversement sémantique « vise très clairement à se prémunir des critiques de dérive sécuritaire ou de surveillance généralisée », analyse, dans sa thèse consacrée à la vidéosurveillance, le chercheur Guillaume Gormand.

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, rendez‐vous sur pals.mediacites.fr

Point final.

1 COMMENTAIRE

  1. Il fallait bien qu’enfin un article qui traite de ces questions soit publié et merci. Mais, à mon avis, il manque de données chiffrées relatives au coût engendré pour les contribuables. Pour la métropole de Lyon, nous avons ainsi (pas moi ni ma collègue Nathalie Perrin‐Gilbert qui nous sommes opposées à ces votes) voté plus de 3M€ en deux ans pour de la vidéosurveillance dédiée aux bâtiments vacants, histoire de dissuader l’installation de squats pour des migrants !

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