Il faudrait toujours se méfier de son téléphone portable. Damien Castelain, président de la Métropole européenne de Lille (MEL) et sa compagne, A.D., ne sont pas près de l’oublier. Ce 20 décembre 2018 au matin, c’est panique à bord ! Une vingtaine de policiers de la division financière de la PJ de Lille débarquent par surprise au siège de la collectivité pour une perquisition menée dans le cadre de l’affaire des frais du président Castelain, que Mediacités a révélée les 15 et 18 juin 2018. Les téléphones vibrent. Damien Castelain alerte sa compagne que leur domicile de Saint-Laurent Blangy, près d’Arras, va être lui aussi visité par la police. Car l’opération est de grande ampleur et s’étend aussi aux domiciles des différentes personnes impliquées dans le dossier.

A.D. répond au téléphone à Damien Castelain qu’elle s’emploiera à nier ou, tout au moins, à simuler l’ignorance sur toute présence à l’hôtel ou dans les restaurants en sa compagnie. Puis, à 17h13, elle appelle son fils lycéen, G.V., pour qu’il fasse disparaître quelques effets personnels de Damien Castelain du domicile de Saint-Laurent Blangy mais aussi des flacons de parfum Terres d’Hermès… qu’elle recommande de jeter dans une poubelle extérieure à la maison. Le soir, entre 19h06 et 19h11, le couple débriefe brièvement cette folle journée. A.D. : « J’ai dit : "donc non, c’était pas avec moi". Mais tu sais, c’était quand on était allé au foot, là… » « Oui, je vois bien », répond Damien Castelain.

Ce que le président de la MEL et sa compagne ne savaient pas, c’est qu’une interception téléphonique a été autorisée la veille, pour 30 jours et sur leurs deux lignes, par le procureur de Lille dans le cadre de l’enquête préliminaire qu’il a confiée à la PJ le 18 juillet 2018 . L’examen du bornage de leurs téléphones portables a aussi été autorisé, ainsi que le relevé de l’ensemble de leurs appels. Dès lors, il deviendra très complexe pour Damien Castelain et sa compagne de nier l’évidence, comme les procès-verbaux de leurs gardes à vue des 2 et 3 juillet 2019 le montrent.                      

Enquête fleuve

Mediacités a eu connaissance de l’intégralité de l’enquête de la police judiciaire. Une enquête fleuve, composée de plus de 150 procès-verbaux ou scellés, qui a été bouclée le 22 juillet dernier. Ses conclusions sont assassines - et cela sans même prendre en compte la question du transfert polémique du siège de la MEL dans l’immeuble du Biotope que le parquet a décidé de traiter dans une procédure distincte. « Au regard des investigations, Damien Castelain peut être poursuivi en qualité d’auteur de délit de détournement de fonds publics, favoritisme et prise illégale d’intérêts », estiment les policiers. Le directeur général des services, Bruno Cassette, n’est pas mieux loti puisqu’il peut être poursuivi, de l’avis des policiers, comme « auteur des délits de détournements de fonds publics » mais aussi en tant que « complice ou co-auteur de prise illégale d’intérêts et de favoritisme.

Deux autres personnes sont inquiétées dans ce dossier : Constance Tembremande, ancienne conseillère presse du président, pour avoir bénéficié de nombreux avantages indus dont un recrutement de favoritisme à un niveau de rémunération « pas justifié par la réalité des services rendus à la collectivité », indiquent les policiers ; et A.D., la compagne du président, pour recel de détournements de fonds publics mais aussi – fait aggravant – pour avoir mené des actions destinées faire obstacle à la manifestation de la vérité par la destruction, soustraction d’objets ou documents… comme les écoutes téléphoniques l’ont prouvé.

L’enquête corrobore en tous points nos révélations. Celles qui avaient valu à l’époque à Mediacités d’être accusé de mener « une chasse à l’homme téléguidée » et d’avoir rédigé une « enquête nauséabonde ». Les policiers ont mis en évidence d’étonnantes libertés prises avec l’argent public et les règles comptables, malgré les quelques alertes émises en interne. L’ancien chef du protocole, l’un des rares ayant averti des risques encourus, semble avoir été conduit vers la sortie puisqu’il n’a pas vu son contrat renouvelé avec la MEL en 2017. Damien Castelain et Bruno Cassette, les deux hommes forts de la 4e métropole de France, agissent comme en terrain conquis. Ils octroient et s’octroient d’étonnantes libéralités : distributions très généreuses de places de football aux élus, usage abusif des frais de représentation ou du véhicule de fonction, déjeuners ou dîners sans justifications professionnelles, rupture de l’égalité de traitement lors de l’embauche de la conseillère presse, etc. L’ensemble étant susceptible de poursuites pénales.

Nuits litigieuses dans un hôtel 5 étoiles

Les investigations menées sur la ligne de Damien Castelain ont ainsi permis d’identifier que la personne qui l’accompagnait lors des séjours à l’hôtel Molitor, un établissement 5 étoiles du groupe Accor situé non loin du Parc des princes à Paris, n’était autre que sa compagne officieuse, devenue depuis sa compagne officielle. Les dates des nuitées (les nuits du 9 au 10 décembre 2017 et du 6 au 7 mars 2018) correspondent respectivement à des matches PSG-Lille et PSG-Real de Madrid. Une 3e date correspond à un France-Colombie. Mais ce jour-là, personne ne se présente à la porte du palace… ce qui n’empêche pas la MEL de payer la facture. Il est aussi établi que le transport jusqu’à l’hôtel Molitor s’est effectué dans la Renault Talisman de fonction du président, les frais d’essence et de péages ayant été effectués par la MEL.

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Piscine de l'hôtel Molitor, à Paris. Photo : Creative Commons / BikerNormand

Pour la petite histoire, on apprend que l’acquisition du véhicule a été réalisée à la demande du président par Bruno Cassette, son bras droit, pour la somme de 27 514,04 euros. Les enquêteurs notent que le véhicule était réservé à l’usage exclusif du président y compris pour son usage privé, ce qui est interdit. Cocasserie de l’affaire, Damien Castelain a « décidé » le 31 décembre 2018 – soit onze jours après les perquisitions et suite à une « suggestion » de son DGS – de rembourser les dépenses d’essence et de péage correspondants qui étaient illégales...

L’enquête s’attarde également sur seize dîners litigieux qui se sont déroulés dans des restaurants du Pas-de-Calais, pour l’essentiel pour deux personnes. Le bornage des téléphones prouve là encore qu’il s’agissait de repas du président pris avec sa compagne. Parfois, une facture de fleurs est corrélée aux dates des agapes. Lors de sa garde à vue, Damien Castelain certifiera qu’il s’agissait de repas pris « dans le cadre de représentation en tant que président de la MEL » ou à l’issue de représentations dans le Pas-de-Calais. Avant de répéter en boucle que, pour lui, tout est réglé et qu’il n’a pas à s’expliquer sur ces dépenses puisqu’il a effectué un remboursement de 20 542,43 euros le 8 avril 2019 afin de mettre fin à une campagne de presse calomnieuse « dans un contexte de gilets jaunes ». Il n'est pourtant pas sans connaître le principe de l'instantanéité du délit qui rend inopérantes toutes actions menées ultérieurement en réparation.

Frais de restauration « abusifs »

Le DGS Bruno Cassette en prend aussi pour son grade dans l’enquête. Au cœur des interrogations, 27 factures de repas au restaurant lillois La Part des Anges entre 2016 et avril 2019. Outre le non-respect des procédures normales (absence de justificatifs, non-mention du nom des convives…), les policiers s’interrogent sur les motifs professionnels de repas dont le coût des alcools consommés est parfois supérieur à celui de la nourriture. Lors de sa garde à vue des 2 et 3 juillet, Bruno Cassette soutient mordicus le caractère professionnel des repas sans donner plus de précisions. Pour les enquêteurs, l’usage des frais de restauration par Bruno Cassette est clairement « abusif ».

Si les sommes en jeu sont relativement faibles (25 119 euros pour Damien Castelain, 7 182,50 euros pour Bruno Cassette), les conclusions de l’enquête sont dévastatrices pour les deux hommes. Elles devraient aboutir sous peu à la convocation de l’ensemble des protagonistes au tribunal correctionnel. Pour le président de la Métropole Damien Castelain, il s’agira d’un deuxième rendez-vous avec la justice puisqu’il sera aussi convoqué dans l’affaire dite des « pierres bleues », menée en marge de l’instruction sur le Grand Stade de Lille. On voit mal, dans ces conditions, le président Castelain – largement réélu le 9 juillet dernier – être en mesure de poursuivre son mandat. Et profiter pleinement de la hausse de 40 % de ses indemnités de fonction qu’il a fait voter le 21 juillet dernier à l'exclusion, il est vrai, de tout frais de représentation supplémentaire.