Au collège privé Godefroy de Bouillon de Boulogne‐sur‐mer, une inspection inopinée alerte sur le bien‐être des élèves

Le rapport d’inspection que Mediacités rend public est particulièrement critique à l’égard de la gestion de cet établissement catholique. Il lance une alerte sur le bien-être des élèves, fragilisé par les propos blessants de certains enseignants et par « des carences » dans la lutte contre les violences sexuelles entre collégiens. La direction assure que des correctifs ont été mis en œuvre.

Le collège Godefroy de Bouillon à Boulogne-sur-mer (222 élèves en 2024/205) a connu une inspection inopinée en juin 2025. Illustration : Mediacités

Sous contrat d’association avec l’Etat depuis 1980, le collège privé catholique Godefroy de Bouillon, situé à deux pas du centre‐ville de Boulogne‐sur‐mer, compte parmi les 51 écoles, collèges et lycées privés financés sur fonds publics que le rectorat de Lille a inspectés en 2025. Il dépend de La Salle France, un réseau de dizaines d’établissements dont le projet éducatif consiste en un « développement intégral » de chaque élève.

Cas particulier pour ce contrôle, le collège qui scolarisait 222 élèves en 2024/2025 a enregistré une visite “surprise”. Le 17 juin 2025, une équipe de dix inspecteurs ainsi qu’un conseiller technique vie scolaire s’y est déplacé. En effet, l’analyse d’un ensemble de documents transmis par le collège à compter du mois de janvier de la même année, a conduit la rectrice à ordonner une inspection inopinée.

Cette modalité, l’exception parmi les centaines de contrôles recensés par Mediacités, est réservée aux établissements dont des aspects alertent particulièrement le rectorat. Lesquelles dans le cas du collège boulonnais ? L’académie de Lille n’a pas répondu à nos questions, mais la lettre de saisine, évoquée dans le rapport, mentionne une attention particulière à porter à « la bientraitance des élèves » ainsi qu’au « bien‐être des personnels ».

« De nombreux écarts aux exigences fixées »

Le rapport que nous rendons public [en intégralité en fin d’article] dans le cadre de l’opération de transparence sur ces documents que nous menons partout en France, liste au total 23 dysfonctionnements. La rectrice ne semble ainsi pas s’être trompée dans son appréciation.

« Le propre du privé sous contrat est qu’il est aussi sous contrôle pédagogique », a récemment rappelé le ministre dans un entretien. En contrepartie de financements publics – notamment le salaire des enseignants -, les établissements privés sous contrat acceptent en effet de respecter les programmes de l’Education nationale, de garantir l’accueil inconditionnel des élèves, et d’être placés sous le contrôle administratif de l’Etat.

Sollicitée par Mediacités, la cheffe d’établissement Anne‐Sophie Roches nous a longuement répondu par écrit. Elle reconnaît l’ensemble des manquements relevés, qu’elle qualifie « d’imprécisions  » et « d’oublis ». De ce compte rendu de contrôle – qu’elle dit n’avoir reçu que le 9 février 2026, soit près de neuf mois après l’inspection -, elle retient ainsi avant tout qu’il s’agit de « recommandations qui constituent des marges de progrès ». Dans leurs conclusions, les inspecteurs fustigent quant à eux « de nombreux écarts aux exigences fixées par le cadre règlementaire applicable aux établissements privés sous contrat ».

Puisque ces « écarts » concernent « plusieurs domaines clefs » (pédagogie, climat scolaire, gestion financière, respect de la liberté de conscience des élèves etc.), ils sont, d’après la mission, « susceptibles d’entraver la qualité du service d’enseignement rendu aux élèves ». La cheffe d’établissement assure que des « ajustements ont été mis en œuvre dès la rentrée de septembre 2025 ou sont en cours de mise en œuvre et le seront définitivement pour la rentrée de septembre 2026 ».

De vives alertes sur le bien‐être des élèves

Appelés à porter une attention toute particulière à ce point dans le sillage du scandale Bétharram, les inspecteurs notent que « l’établissement ne semble pas doté d’une stratégie cohérente, lisible et opérationnelle pour faire face aux situations de harcèlement, alors même que des faits graves ont été rapportés ». Ces faits, découverts par la mission lors d’échanges avec les collégiens concernent des « comportements problématiques entre élèves ».

Le rapport relève des comportements inappropriés « allant d’insultes répétées à des attouchements à caractère sexuel ». Et de déplorer que « ces situations, lorsqu’elles ont été signalées, n’ont pas systématiquement donné lieu à des actions éducatives claires et visibles », notamment des convocations des familles des auteurs présumés. Ceci a pour conséquence, selon les inspecteurs « le silence des victimes lors de la répétition des attouchements, puisque dénoncer de tels faits reste sans réponse efficace à leurs yeux. »

Certains élèves ont notamment rapporté que la seule sanction prise contre les auteurs présumés a été une heure de retenue, et que dans le même temps, « les victimes n’ont pas bénéficié d’un accompagnement adapté ».

Le rapport juge que cette carence est « structurelle » au sein de l’établissement et qu’elle « représente un risque pour la sécurité psychologique des élèves ». Dans ses réponses à Mediacités, et ce bien que l’inspection n’ait identifié « aucun dispositif de type cellule de veille, équipe ressource ou formation spécifique », la cheffe d’établissement assure qu’une procédure existe pour traiter les cas de violences sexistes et sexuelles. « Lors du contrôle, la formation harcèlement dans l’enseignement catholique débutait, justifie‐t‐elle. Quatre membres de l’équipe éducative suivent désormais une formation de référent harcèlement ». Elle tient enfin à « insiste[r] sur la rapidité de prise en charge des situations signalées, avec rencontres des familles, médiations et conseils éducatifs lorsque cela est nécessaire. »

« T’es sûr que t’es Français toi ? »

Une seconde alerte est formulée dans le rapport quant au climat scolaire. A nouveau lors de leurs entretiens avec les élèves ainsi qu’avec la responsable éducative, les inspecteurs se sont vu rapporter « à plusieurs reprises », « des propos blessants ou rabaissants tenus par certains enseignants à l’encontre des élèves ».

Deux enseignants en particulier sont pointés. Un enseignant aurait tenu des propos discriminatoires : « T’es sûr que t’es Français toi ? » ou encore, à propos d’un garçon ayant les cheveux longs « Elle est où la fille ? ». Dans une autre matière, le rapport relève que des élèves « décrivent une ambiance de crainte ». Un témoignage évoque notamment un élève contraint de danser devant la classe, une situation que les inspecteurs qualifient « d’humiliation publique ».

« À la suite des signalements examinés dans le cadre du contrôle, plusieurs auditions ont été réalisées par les services de police, sans qu’aucune suite pénale ne soit envisagée, les propos n’ayant pas été vérifiés », indique la cheffe d’établissement à Mediacités. Elle assure par ailleurs « porte[r] une attention particulière à toute situation signalée par les élèves ou les familles. Lorsqu’un comportement est considéré comme inadapté ou blessant, des échanges sont organisés rapidement avec les personnes concernées afin d’éclaircir les faits et de privilégier le dialogue et la médiation. » Pourtant, les inspecteurs jugent dans leur rapport que « le traitement institutionnel de ces situations est inexistant ». Et de fustiger « une forme d’impunité ».

D’autre part, le rapport relève que le bien‐être des élèves « est fragilisé par l’absence de cadre éducatif cohérent (…) et de pilotage collectif ». Alors que « la régularité et la lisibilité des sanctions sont des piliers essentiels d’un climat scolaire apaisé », les inspecteurs ont été alertés sur le fait que certaines punitions décidées par des enseignants ont été supprimées sans concertation par la responsable éducative. Ces pratiques sont perçues comme « des désaveux implicites du travail des professeurs » et « un affaiblissement de leur autorité éducative ». En conséquence, « des signes d’usure professionnelle et de perte de sens » ont été repérés par les inspecteurs.

La cheffe d’établissement indique à Mediacités que « deux conseils d’établissement ont été organisés cette année [en 2025/2026] autour de la thématique du climat scolaire, permettant une réflexion collective associant les différents acteurs de la communauté éducative ».

« Irrégularités notables dans la mise en œuvre des enseignements »

En gras dans leurs conclusions, les inspecteurs soulignent également des « irrégularités notables dans la mise en œuvre des enseignements ». Sont notamment concernées « des heures d’enseignement mobilisées pour financer des dispositifs pédagogiques non validés » par le rectorat. Il s’agit notamment d’options anglais excellence, chinois, sport etc. Et les inspecteurs d’insister sur la gravité de ces faits : « l’allocation de moyens pédagogiques sur des dispositifs non validés constitue une utilisation détournée de la dotation publique ».

Aussi, le rapport pointe « une situation particulièrement préoccupante » en éducation musicale. Les cours sont en effet assurés par des enseignants d’autres matières (mathématiques, allemand, histoire etc.) et ce « sans objectifs d’apprentissage clairs ». Certains élèves assurent même que, lors de ces cours, les enseignants dispensent en réalité leur propre discipline…

La cheffe d’établissement jure que les enseignements en musique ont « fait l’objet d’autorisations préalables » et que « des progressions pédagogiques détaillées en éducation musicale pour chaque niveau », ont été transmises suite au contrôle. Le recrutement d’un enseignant dédié est prévu. S’il tarde, c’est, selon elle, en raison du faible nombre de candidats dans la discipline, et ce depuis de nombreuses années.

Enfin, la mission d’inspection s’est interrogée sur le respect de la liberté de conscience des élèves au sein de l’établissement. Quelques élèves ont en effet indiqué que des « vidéos à caractère religieux » ont déjà été diffusées devant des élèves censées ne pas relever de la pastorale. La loi prévoit que « le temps consacré à l’instruction religieuse doit être facultatif ».

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Par Matthieu Slisse

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