Plus d’un an après, rien ne semble avoir changé. Ou alors en pire. Mediacités a pu consulter 243 nouvelles fiches de signalement d’événements indésirables du CHU de Toulouse . Enregistrées entre avril 2018 et mai 2019, elles mettent à nouveau en lumière le manque d’effectifs et de moyens, mais aussi l’épuisement professionnel des équipes soignantes et la mise en péril de la sécurité des patients.           

Déjà observés dans notre premier article sur les CHU Leaks, ces dysfonctionnements semblent s’être accentués depuis un an. Le témoignage de Maryam* , une infirmière en gynécologie de l’hôpital Paule de Viguier, retranscrit dans une fiche d’incident de mai 2018, est sans équivoque : « De plus en plus de problèmes sont signalés […] mais rien ne change. Le plus dur est d’entendre la direction du CHU dire et répéter dans la presse ces derniers mois que ces fiches ont pour but de faire remonter des dysfonctionnements, de les analyser, et de les corriger au mieux. » La soignante cite l’exemple d’une fiche concernant un service de gynécologie de l’hôpital Paule de Viguier datée de 2016 : « Peut-être qu’elle a été analysée mais […] il y a encore moins de personnel aujourd’hui dans l’équipe qu’en 2016 ! » Sa conclusion est sans appel : « On pourrait faire des fiches d’incident similaires régulièrement, mais cela prend énormément de temps à rédiger et nous savons que cela ne servirait à rien. »           

 

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Un constat, attesté par Julien Terrier, secrétaire général de la CGT, syndicat majoritaire des hôpitaux de Toulouse. Selon lui, les personnels hospitaliers savent qu’ils risquent de ne jamais obtenir de réponse en remplissant ces documents, « surtout si la fiche concerne un problème de sous-effectif ». Sollicitées sur le sujet, ni la CFDT, ni la Direction du CHU n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.          

Un manque d’effectifs systémique

Le manque d’effectifs est la principale défaillance soulevée par les soignants dans les fiches d’incident consultées. Sur un total de 243 documents analysés, 132 traitent du manque de personnel. « À mon arrivée dans le service, j’ai appris que je serai la seule auxiliaire de puériculture pour […] 24 patients », écrit Chantal*, une soignante de l’hôpital des enfants, en octobre 2018. « Il manque deux postes actuellement dans le service, relate Bertrand*, un autre personnel du pôle digestif, en mai de la même année. Une infirmière a dû faire fonction d’aide soignante jusqu’à 8 heures du matin avant de partir dépanner dans un autre service […] Il manque tout de même le poste d’aide soignant à l’officier alimentaire ainsi que le poste de secrétaire. »

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Certaines fiches montrent l’inquiétude des soignants confrontés à cette situation de pénurie de personnels. « Nous sommes deux agents pour 19 patients, s’alarme Linda, aide soignante dans un service de dermatologie, en mai 2018. Nous sommes en procédure dégradée… Quel est l’objectif ? Les autres services tournent eux aussi en effectif réduit avec des lits fermés !!! […] Nous sommes débordés et n’avons pas le temps de prendre en charge correctement nos patients qu’il faut accueillir des patients d’autres services car eux ont des lits fermés !!!!! »

Selon Nicolas*, infirmier non syndiqué interrogé par Mediacités, ces fiches d’incident attestent que le premier problème est le manque de moyens humains. « L’hôpital continue d’investir dans la technique et c’est une bonne chose. Mais ils pensent pouvoir suppléer l’humain, ce qui est impossible. » « Le problème du manque de moyens est structurel, analyse le syndicaliste Julien Terrier. Des recommandations existent, mais il n’y a aucune contrainte légale (d’effectif minimum dans les services, NDLR). » D’où un manque d’effectifs décrit comme « quotidien » et des absences de courtes durées non-remplacées.

Une dégradation des moyens depuis trois ans

Le défaut de ressources humaines n’est pas la seule contrainte avec laquelle doivent jongler les équipes du CHU de Toulouse. Certains soignants dénoncent un manque récurrent de moyens matériels. D’après notre analyse des fiches d’incident, cette problématique matérielle ne semble pas concerner les machines de haute technologie, privilégiées par le CHU, mais plutôt les outils standard de prise en charge comme les moniteurs ou les tensiomètres.

Si une majorité de signalements concernent des défaillances sans grande gravité, des services signalent des défaillances plus inquiétantes. « Scopes non fonctionnels[…] problèmes récurrents […] mise en danger des patients », décrit Marilou*, une infirmière des urgences de Purpan, en octobre 2018. « Accouchement en salle de pré travail 8 sans péridurale chez une primipare car toutes les salles d’accouchement et salle de césarienne occupées » signale Roberta*, une sage-femme  des urgences gynécologiques, en décembre 2018.          

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« Les problèmes de matériel (en lien avec la vétusté de l’ensemble du matériel et des locaux) sont récurrents et créent des dysfonctionnements au quotidien dans la prise en charge des patients et l’organisation du service », alerte encore Marie-Pierre, une infirmière du service d’oto-rhino-laryngologie, en avril 2019. Plusieurs professionnels, rencontrés durant notre enquête, s’alarment de la dégradation des moyens depuis trois ans. « Lits fermés » et « matériel défaillant » font ainsi partie du quotidien d’Elodie*, interne de pédiatrie, affectée depuis trois ans à l’hôpital des enfants où l’effectif soignant de son équipe est resté « le même pour un nombre de patients grandissant ».

Des équipes au bord de l’épuisement

Toutes ces difficultés professionnelles jouent sur le moral des soignants. Les appels à l’aide sont nombreux dans des documents pourtant destinés à n’être consultés qu’en interne. « Je suis seule […] avec 71 patients. […] Comment gérer tout ça, moi, je ne peux plus ? » témoigne Aude*, une aide-soignante du service de gynécologie, dans une fiche de mai 2018. « Nous ne sommes que quatre au lieu de six dans le service pratiquement plein […], écrit Marie, puéricultrice de l’hôpital des enfants, en mars 2019. Je me rends compte que j’ai oublié de surveiller une patiente autour de 18 heures […]. Elle va très bien. Cependant pas moi, je culpabilise, j’y repense toute la nuit. »

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Les témoignages, recueillis dans les fiches d’incident et recoupés auprès de la douzaine de soignants interrogés durant notre enquête, montrent que les équipes soignantes sont au bord de la rupture dans l’ensemble des services et des établissements du troisième meilleur hôpital de France, selon le palmarès du magazine Le Point.

« L’équipe soignante est en burn-out généralisé », alerte, en juillet 2018, l’intégralité de l’équipe soignante d’un service de traumatologie de l’hôpital Pierre-Paul Riquet. Il n’est « pas possible de toujours compter sur des heures supplémentaires […] Les personnels [sont] fatigués physiquement et psychologiquement », écrit l’ensemble de l’équipe du service d’accueil des urgences (SAU) de Rangueil, en mai 2018. Un mois plus tard, c’est Hélène*, infirmière à l’hôpital Paule de Viguier, qui commente avec amertume « le paraître et la communication auprès du public » de l’établissement. Avant d’ajouter sur la fiche : « Sur les réseaux sociaux, le CHU de Toulouse est très performant, par contre l’envers du décor vu du côté des soignants est effrayant. »

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« Je vois régulièrement des infirmières pleurer », témoigne Frank Becker, urgentiste à Purpan et porte-parole régional de l’Association des Médecins Urgentistes de France (AMUF), interrogé par Mediacités. « Auparavant, tout le monde venait au travail avec le plaisir d’apporter quelque chose […] Aujourd’hui beaucoup d’entre nous viennent avec la peur au ventre de mal faire. » Selon Michèle*, interne des hôpitaux, affectée à l’hôpital Paule de Viguier, dire que les équipes sont épuisées n’est pas une exagération, mais un simple constat. « On perd des internes non remplacés qui ne supportent plus de travailler dans ces conditions », assure-t-elle. « Nous faisons beaucoup de gardes. Nous sommes fatigués. La qualité des soins est moins bonne. C’est un cercle vicieux, constate-t-elle désespérée. Je suis triste de ne plus vouloir travailler à l’hôpital public, alors que c’était mon souhait. »

Un contexte national difficile

Ces difficultés s’inscrivent dans un contexte de crise sans précédent aux urgences. À la “Une” de l’actualité depuis le préavis de grève lancé le 18 mars 2019 par les personnels paramédicaux de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, la grève des urgences connaît une mobilisation sans précédent en France. Au 1er décembre, 268 services d’urgence étaient en grève à travers tout le territoire. « On demande plus d’effectifs – 10 000 équivalents temps plein exactement -, zéro hospitalisation sur des brancards, aucune fermeture de ligne de Samu, ainsi qu’une prime de 300 euros mensuels nets en reconnaissance de la pénibilité de [notre] travail », revendique Candice Lafarge du collectif Inter-Urgences, organisation professionnelle paramédicale fer de lance du mouvement de contestation, dans un article de nos confrères du Parisien. Celui-ci précise que « le nombre de patients pris en charge aux urgences est passé de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2016 », sans que les moyens financiers n’aient augmenté proportionnellement. Au contraire, 100 000 lits ont été fermés ces vingt dernières années à l’hôpital selon Christophe Prudhomme, porte-parole de l’AMUF.

Lire notre dossier : CHU Toulouse, hôpital en crise

Le 14 novembre dernier a été marqué par une grande mobilisation nationale des personnels soignants. Plusieurs milliers d’entre eux sont descendus dans la rue à travers tout le territoire, dont environ 2 000 à Toulouse. Blouse blanche sur le dos et masque chirurgical bien en vue, Bernard, un médecin de l’hôpital des enfants est allé manifester ce jour-là aux côtés de l’équipe dont il est en charge. Il pointe du doigt la logique de rentabilité mise en place par l’administration hospitalière, notamment via la tarification à l’activité .        

Le praticien s’alarme aussi des méthodes de management « difficiles à supporter » et de la mise sous pression permanente de soignants qui enchaînent les gardes avec « beaucoup de week-ends et peu de récupération » dans un service ou le taux d’occupation des lits « doit avoisiner les 100 % ». Boris*, veste en cuir et panonceau « manipulateur radio en colère » sur le dos, affirme en avoir « ras-le-bol d’entendre des discours de rentabilité ». « On a besoin de personnels. Il y a des risques pour les patients. Pour nous c’est très dur », conclut-il.    

Des patients en danger

Pour une partie des personnels hospitaliers, ces conditions de travail dégradées constituent in fine une « mise en danger de la vie des patients » au quotidien. Une situation que certains représentants du personnel dénonçaient déjà dans notre article précédent [lire : CHU leaks, ces documents confidentiels qui accablent l’hôpital toulousain]. De nombreuses fiches d’incident mettent en évidence l’inquiétude des soignants à ce propos. « Les patients nous alertent aussi sur la prise en charge retardée de leurs soins de confort : l’une d’entre elles a pleuré d’avoir attendu deux heures dans ses selles », écrit Viviane*, une infirmière de Purpan, en juillet 2018.

Autre alerte, rédigée cette fois par Xavier, un médecin de l’hôpital des enfants, en décembre 2018 : « Urgences pédiatriques saturées, manque de matériel, huit enfants instables dans le couloir qui n’avaient pas de chambre. Mise en danger claire des patients. » « Parfois les équipes doivent choisir entre les soins, car elles n’ont pas le temps de tout faire, ajoute Julien Terrier, représentant du personnel encarté à la CGT. Comment prendre soin des autres si on est mal payés, peu reconnus, au bord du burn-out ? »

Une réponse gouvernementale jugée insuffisante

Pour répondre au ras-le-bol des effectifs et, surtout, à la grève des services, le gouvernement a annoncé en septembre un plan de 754 millions d’euros entre 2019 et 2022 pour « renforcer le financement des urgences ». Plus récemment, le Premier ministre Édouard Philippe a présenté un « nouveau plan urgences », comprenant une « reprise partielle » de la dette des hôpitaux qui s’élève à 30 milliards d’euros ainsi qu’une augmentation de 0,2 à 0,3 % de l’Objectif national de dépense de l’Assurance maladie (ONDAM) sur trois ans, soit environ 1,8 milliard d’euros, tout en écartant toute hausse des salaires. Des mesures jugées insuffisantes par les grévistes puisqu’elles ne répondent pas à leurs principales revendications en termes d’effectifs supplémentaires et d’augmentation générale des salaires.

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Point final.

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