189 actionnaires, 430 000 euros de chiffre d’affaires, 86 000 euros de pertes : Mediacités vous ouvre ses comptes

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Illustration : Pierre Leibovici / Mediacités

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Par Jacques Trentesaux

Après la campagne de sauvetage réussie de la fin 2021, l'avenir de votre journal en ligne d’investigation locale est-il assuré ? Pas encore, comme vous pourrez le constater en lisant cet article. Du loyer de nos bureaux aux salaires de notre équipe, nous vous détaillons comment nous dépensons l’argent issu de votre abonnement chaque mois.

Le 17 décembre 2021, le compteur d’abonnés s’est arrêté à +2 195. Soit plus que l’objectif de 2 000 nouveaux abonnés que nous avions fixé au lancement de cette grande campagne de sauvetage. Nous vous l’annoncions quelques semaines plus tôt avec solennité – et fébrilité ! : « Si nous ne parvenons pas à trouver 2 000 abonnés supplémentaires d’ici à la fin de l’année [2021], nous ne pourrons pas continuer notre travail d’enquête en 2022. »

Pour notre plus grand soulagement, vous avez répondu à notre appel. Et nous sommes toujours bien là, livrant semaine après semaine nos investigations locales en toute indépendance. Sommes-nous pour autant sortis définitivement d’affaire ? Hélas non ! Car le secteur de la presse numérique par abonnement est redoutable. Pourquoi payer pour de l’info quand nous sommes déjà inondés de « contenus » gratuits ? Mais nous ne sommes pas là pour nous apitoyer. Juste pour vous partager notre réalité toute crue à la faveur d’un exercice de transparence intégrale. Après la publication des déclarations d’intérêts des membres de l’équipe permanente, voici celle de nos comptes et de nos grands équilibres.

8 000 abonnés pour atteindre l’équilibre

À la date de rédaction de ce billet (juin 2022), nous disposons de 5 500 abonnés payants. C’est bien, mais encore insuffisant. Il nous en faudrait 8 000 pour être à l’équilibre. De ce fait, nous avons bouclé notre exercice 2021 sur un nouveau déficit (le quatrième consécutif !) de 86 945 euros. C’est mieux qu’en 2020 (- 127 552 euros) mais évidemment préoccupant, même si la croissance de notre chiffre d’affaires demeure soutenue (+ 31 % en 2021). L’enjeu est donc de tenir jusqu’à atteindre le fameux « point mort ». Un horizon de deux ans si nous maintenons le rythme de croissance des abonnements de ces dernières années — qui s’est légèrement ralenti ces derniers mois, en raison, selon notre interprétation, du contrecoup de la campagne de sauvetage et des difficultés économiques rencontrées par une partie de nos lecteurs et lectrices.

Mediacités en 2022, c’est une équipe de 12 permanents, un réseau d’une centaine de pigistes – dont une trentaine de réguliers. Les salaires et cotisations constituent à elles seules 72,5 % de nos dépenses. Et pourtant, la pyramide des salaires est extrêmement réduite et aucune rémunération ne dépasse 1,8 fois le smic. Le journalisme tel que nous le pratiquons demeure une vocation et en rien un moyen de s’enrichir. L’entreprise ne pourrait pas fonctionner sans de nombreux prestataires (juridique, comptable, financier, commercial, informatique…). Tout cela a bien sûr un coût. À titre d’exemple, nos seuls frais d’avocats s’élèvent à 9 000 euros par an en raison des nombreuses procédures judiciaires en cours.

Les frais généraux sont tirés au plus bas. Notre loyer parisien se limite à 814 euros par mois pour cinq postes de travail (un prix imbattable à Paris !). À Lille, c’est 378 euros pour une taille équivalente ; à Toulouse ou Lyon, 250 et 350 euros pour trois postes de travail… Chaque local a été équipé pour l’essentiel avec du mobilier de récupération, ce qui nous convient très bien. Les fondateurs travaillent sur leur ordinateur personnel… et prient pour qu’il résiste à l’usure du temps.

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Confortablement assis sur un canapé offert par un sociétaire de Mediacités, nos journalistes lillois ont le sourire / Photo : Adèle Cailleteau

85 % de nos recettes proviennent de vos abonnements

Après cinq ans d’existence, Mediacités n’est donc pas à l’équilibre. En nous lançant, nous espérions y parvenir en trois ans. Que faire ? Faut-il changer notre modèle économique ? Nous ne l’envisageons pas. Notre choix, c’est celui d’un modèle « pur » centré sur les abonnements (ils représentent 85 % de nos recettes).

Le solde est constitué de prestations (revente d’articles à Mediapart et à des bases de données de presse, et collaboration éditoriale avec l’émission politique de France 2). Pourquoi ne pas chercher de publicité ? Parce que cela perturberait le contrat de confiance avec vous et induirait un doute sur notre indépendance. Pourquoi ne pas diversifier davantage nos activités ? Parce que notre valeur ajoutée réside avant tout dans l’enquête, pas dans la conception de sites web ou l’éducation aux médias.

Dès lors, il nous faut trouver, encore et toujours, de l’argent pour tenir. Mediacités a déjà contracté trois emprunts : l’un auprès de l’Institut du financement du cinéma et des industries culturelles (IFCIC) ; l’autre – un Prêt Garanti d’État – auprès de notre banque, le CIC ; et un dernier obtenu il y a quelques jours auprès du Fonds pour une presse libre.

Nous avons aussi réalisé trois levées de fonds par ouverture du capital. À ce jour, 189 actionnaires nous ont rejoints. Soit en direct, dès que l’investissement est supérieur à 5 000 euros ; soit via notre Société des Amis pour tout investissement à partir de 200 euros. Les fondateurs, pour l’essentiel des journalistes, continuent de contrôler 50 % du capital et aucun actionnaire non-fondateur ne dispose de plus de 7 % du capital. La garantie, là encore, de notre indépendance.

 

En 2021, notre audience n’a cessé de s’élargir. Nous comptons 150 000 visiteurs uniques chaque mois sur notre site ; 44 000 personnes sont abonnées à l’une de nos cinq newsletters. L’an dernier, notre meilleure enquête en termes d’audience– « Massacre à la tronçonneuse sur la colline de Fourvière à Lyon » – a été lue 73 500 fois. La plus lue de toute la jeune histoire de Mediacités – « À Saint-Nazaire, l’eau qu’on croyait si pure polluée aux pesticides » a été consultée 133 000 fois.

Mediacités c’est 872 articles publiés sur l’année 2021 et plus de 3 500 au total. Une grosse enquête représente environ quinze jours de travail pour son auteur ou son autrice. Pour le journal, son coût est de l’ordre de 900 euros (cotisations comprises) — soit l’équivalent de 15 abonnés annuels pour entrer dans nos frais. Nous n’y sommes pas ! D’autant moins qu’il s’écoule en moyenne cinq mois (144 jours exactement) entre le premier contact avec Mediacités et le passage à l’acte de l’abonnement. Vous donner envie de nous soutenir prend du temps. Il faut vous convaincre de notre sérieux, de notre indépendance et de l’utilité de notre travail journalistique. Puisse cet exercice de transparence contribuer à vous faire franchir le cap !

Dès aujourd’hui, vous avez plusieurs manières de nous soutenir :

Jacques Trentesaux

Je suis tout à la fois le directeur de la rédaction et le président de Mediacités, que j’ai co-fondé avec plusieurs anciens collègues du groupe L’Express fin 2016. Nordiste d’origine, j’habite Paris mais j’ai à cœur de revenir dans ma région natale pour y enquêter autant que mes autres fonctions m’en laissent le temps. Avant Mediacités, je suis passé par La Croix, Liaisons sociales, Les Echos et L’Express, où j’ai notamment occupé le poste de rédacteur en chef de la rubrique Régions. Je n’aime rien tant que « sortir du périphérique parisien » pour aller sur le terrain afin de comprendre les réalités du pays.
Voir ma déclaration d’intérêts

  • Bon courage ! mais pour ma part je ne m’abonnerai pas pour plusieurs raisons.

    Je ne veux pas soutenir des organes de presse dits “indépendants” qui en réalité ont tous la même ligne éditoriale (Médiapart, et autres organes de presse classés “à gauche”). C’est la pensée unique que personnellement je combats.

    D’autre part tirer ses revenus des seuls abonnés est un pari risqué et il faut trouver d’autres sources de revenus. La publicité ne doit sûrement pas trouver grâce à vos yeux néanmoins elle apporte des revenus substantiels. Se faire financer par Médiapart n’est pas non plus un marqueur favorable. Votre modèle économique n’est pas viable sauf à mendier des aides publiques (ce que fait abondamment une certaine presse).

    Voilà quelques raisons pour les quelles je ne vous soutiendrai pas. Mais je suis sûrement un des rares à dire ça et je ne doute pas que vous trouviez de nombreux contributeurs.

    • Bonjour, Merci pour votre commentaire qui appelle une réponse de notre part. Une lecture attentive de Mediacités devrait vous permettre de moduler votre jugement sur la ligne éditoriale. Nous sommes fiers d’être lus par des personnes de toutes les sensibilités politiques. C’est sans doute la preuve que nous ne sommes pas aussi “pensée unique” que cela. Je vous rejoins en revanche sur la difficulté du modèle économique du seul abonnement. Il est quand-même intéressant de noter au passage que l’activité presse est l’une des rares qui ne puisse pas vivre de son travail et doive souvent recourir à la publicité pour y parvenir. Quel sens cela a-t-il ? La presse est conduit à mendier des aides publiques ce qui n’est assurément pas sain. Là encore, il est intéressant de s’arrêter sur les raisons : défaut de qualité de l’offre éditoriale ? Ou manque d’intérêt du public ? Bien à vous Jacques Trentesaux, directeur de la rédaction de Mediacités

  • Bonjour
    Merci pour votre travail d’utilité publique, que l’on soit ou pas d’accord avec ceci ou cela relève, me semble t il, du parti pris.
    Au regard de la raison, cela a peu de place considérant l’intégrité, les éléments d’argumentation dont vous faites preuve régulièrement dans votre travail.
    Merci aux journalistes pour leur engagement, leur persévérance et leur courage.
    Une question pratique : l’abonnement à vos contenus induit il celui à mediapart?
    Inversement l’abonnement à médiapart, induit il l’accès aux articles de mediacites ?
    Continuez surtout !

    • Bonjour Laurence,
      Merci pour vos bons mots sur notre travail. Pour vous répondre, il n’y a pas de lien entre les formules d’abonnement de nos deux médias. En vous abonnant à Mediacités pour 7 euros par mois, vous pourrez lire l’intégralité de nos articles, toutes éditions confondues. Mediapart propose de son côté une offre à 11 euros par mois qui donne accès à l’intégralité des contenus publiés sur son site.
      Dernière précision : le partenariat éditorial que nous avons noué avec Mediapart vous permet, en tant qu’abonnée à Mediacités, de lire certains articles publiés par Mediapart qui concernent l’une de nos zones de diffusion. Inversement, les abonné·es de Mediapart peuvent lire de temps en temps certaines de nos enquêtes qui ont une portée nationale ;).
      Pierre Leibovici,
      Journaliste et responsable de la mobilisation des lecteurs et des lectrices de Mediacités

  • Bonjour
    J’aime bien le travail que vous faites . L’ouverture que vous donnez sur les autres villes que Toulouse ou je réside démontre des habitudes , turpitudes assez généralisées .
    Le modèle sans publicité ni financement est à mon une bonne garantie d’indépendance c’est banal , il suffit de lire la presse locale pour s’en rendre compte. Les bagarres pour la prise de main du quotidien provençal en est une bonne démonstration.
    Une petite ouverture sur l’activité culturelle serait la bienvenue afin de m’aérer le neurones
    Continuez
    Claude

  • Bonjour, abonnée dès au lancement du journal et convaincue par votre projet, j’ai arrêté mon abonnement à un moment car nous avions besoin de faire des choix financiers et n’arrivions pas à lire de façon assidue les articles.
    Je suis et admire le travail de plusieurs médias autonomes mais je n’ai pas les moyens de m’abonner à plusieurs médias, et je ne pense pas être la seule dans ce cas.
    Je me pose une question, si personne ne le fait j’imagine qu’il y a une raison mais je n’arrive pas à la trouver : pourquoi, en plus de proposer aux lecteurs de s’abonner, les médias ne proposeraient pas un prix à l’article ? C’est sûr que du point de vue stabilité financière c’est moins bien mais, moi qui ne peut pas m’abonner à plusieurs médias, je serais prête à payer pour lire un article qui m’intéresse particulièrement.

    • Bonjour Laura,
      Vous n’êtes pas la seule dans ce cas, en effet, et c’est une des limites du modèle d’abonnement à la presse en ligne. En ce qui concerne Mediacités, deux raisons expliquent que nous ne proposons pas l’achat d’articles à l’unité :

      1) Les commissions prélevées par les prestataires de paiement : pour vous donner une idée, sur un abonnement mensuel payé 7 euros, notre prestataire récupère 0,35 euros. Un ratio faible, mais qui devient rapidement important s’il s’agissait de payer un article à 1 euro par exemple.

      2) La difficulté technique pour mettre en place le paiement à l’article : nous devons créer un compte utilisateur à chaque achat, gérer son inscription (ou non) dans nos bases de données newsletters, proposer un cookie pour que la personne puisse de nouveau accéder à cet article si elle le souhaite, etc.

      C’est pourquoi nous proposons uniquement des offres d’abonnement, y compris mensuelles sans engagement, que vous pouvez désactiver en deux clics sur notre site. Au plaisir de vous compter peut-être de nouveau parmi nous !

      Pierre Leibovici,
      Journaliste et responsable de la mobilisation des lecteurs et des lectrices de Mediacités

  • Bonjour,
    Je reçois très régulièrement vos informations, je les apprécie même si je ne peux pas les lire entièrement et pour cause…. je ne suis pas abonné ! En revanche je suis un grand lecteur de la Presse grâce à un abonnement numérique proposé par mon FAI. Vous annoncez vingt pour cent de perte par rapport à votre CA, ce ratio est loin d’être négligeable, il suppose une vigilance de tous les instants, certaines entreprises provisionnement leurs frais de justices, considérés comme acte de gestion afin d’améliorer leurs SIG, elles savent utiliser habilement les failles de notre arsenal législatif. Défendre ou condamner l’information face à la justice devient un enjeu majeur. En tant qu’ancien directeur de la publication d’un magazine d’Art j’ai subi un contrôle fiscal approfondi et la commission paritaire a été retiré au motif non avoué avoir informé mes lecteurs de pratiques indélicates effectuées par un ancien Directeur du Musée du Louvre. En un peu moins de deux ans le magazine disparaissait. Tout ceci pour vous dire la fragilité de la presse. Afin d’ apporter quelques recettes vous pouvez aussi organiser des conférences à prix réduits (Université populaire, Club de la presse, Écoles de journalisme…) sur des sujets sensibles d’actualité, organisation de ventes volontaires aux enchères d’objets de collection provenant de dons de lecteurs ou d’abonnés…)
    Bonne continuation.

  • Bonjour à toute l’équipe médiacités. …Vos articles sont en effet la plupart du temps très intéressants, et les sujets très pertinents, pour ce que j’en lis de leur partie lisible, vu que je ne suis pas abonné ! Comme vous le dites très justement, convaincre de nouveaux lecteurs (tout en gardant les anciens) est pour votre équipe une tâche harassante. Le problème pour nous tous dans cette vie moderne trépidante, est qu’on est en permanence harcelé de toutes parts par toutes les nouvelles qui soient et qu’on nous rabâche (le futile bien plus que l’utile ou le nécessaire) par les médias, les journaux gratuits, l’internet, le smartphone, … par la vie familiale ou professionnelle tout simplement…, avec des sollicitations d’abonnements en tout genre de toutes parts (une corde au cou !). Alors que faire ? Dans mes 15 premières années (de 1947 à 1962), je vivais comme tout le monde à l’échelle de mon quartier, ignorant ce qui se passait dans ma région, mon pays, dans le monde. … J’étais alors pleinement heureux de l’inconscience des choses, de l’ignorance. Puis j’ai évolué selon le cours normal de la vie durant les décennies ayant suivi, cherchant à en savoir un peu plus sur tout, … ça ne m’a pas rendu plus heureux, bien au contraire (plus j’en sais, plus mon mal-être est grand), et hélas rendu parfois jaloux, nerveux, fatigué, et même épuisé par tout ce que j’apprenais : la vérité, dans ce monde perdu qui ne va pas bien du tout, ce fatras de mensonges et de manigances, ces luttes sordides d’argent et de pouvoir, bref ce “monde de brutes” comme l’on dit. Ainsi vous comprendrez pourquoi je ne me suis pas abonné, formalité dévolue plutôt à un public d’actifs (la tranche 30 / 50 à 60 ans), alors que moi je suis plutôt sur l’autre versant, voulant désormais m’alléger du fardeau de la vie et des souvenirs, me libérer d’un carcan, me détacher des choses. …Tout ceci n’a rien à voir avec la qualité et le brio de vos enquêtes, rassurez-vous. … Je vous souhaite vraiment le meilleur pour la suite, et la réussite de vos objectifs d’audience, ce que vous obtiendrez, soyez-en sûrs. Avec mes meilleures salutations, B. P., senior de 75 ans. Lille le 28.6.2022.

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