«J’ai pas grand-chose à vous dire, vu que ça va.
– Vous avez quand même voulu mourir, monsieur. »
Pas facile d’entamer le dialogue avec quelqu’un qui a tenté d’en finir une dizaine de jours auparavant, en avalant des médicaments. C’est pourtant la mission de Sandrine Colin, infirmière au dispositif de prévention du suicide VigilanS. Au téléphone, dans les locaux du Samu 59, à Lille, en cet après-midi de printemps, elle tente de faire le point avec un octogénaire peu loquace de la campagne arrageoise.

« J’ai eu tort, madame, j’ai eu peur, confesse ce dernier, le souffle court. Je ne le referai plus. » Sa femme se saisit du combiné, parle de l’état de santé fragile de son mari, de leurs malheurs familiaux. « La vie nous casse tout le temps », se lamente-t-elle. Elle aussi a eu peur. Sandrine Colin écoute, échange, rassure, prend le temps, avec beaucoup de calme.

Tous les jours, elle s’entretient ainsi avec « parfois cinq, parfois jusqu’à une quarantaine de patients ». En poste depuis janvier 2019, elle est « vigilanseuse » aux côtés d’autres infirmières et de psychologues. VigilanS, lancé en 2015 dans le Nord-Pas-de-Calais par l’Agence régionale de santé, est devenu un maillon important de la lutte contre le suicide à l’échelle nationale. En 2018, ses résultats dans les deux départements – une diminution des tentatives de suicides de l’ordre de 10 à 12 % en trois ans – ont incité Agnès Buzyn, alors ministre des Solidarités et de la Santé, à étendre le dispositif à tout le territoire.

Un « suicidant sur deux » intégré au dispositif

« Notre feuille de route était d’ouvrir un département par grande région d’ici fin 2021, expose Christophe Debien, psychiatre au CHU de Lille, l’un des deux pères de VigilanS. Nous y sommes depuis le 15 février. Il faut maintenant que tout le territoire soit couvert fin 2022 ». Malgré cette nationalisation, le centre lillois reste le numéro un en termes d’inclusions, avec 4 500 entrées par an dans le dispositif. Il faut dire que le nombre de tentatives de suicides oscille entre 9 000 et 10 000 dans le Nord-Pas-de-Calais et que l’ancienne région est au premier rang national en termes d’hospitalisations pour TS. « On réussit donc à faire entrer la moitié des patients que l’on voudrait intégrer, se félicite Christophe Debien. Soit un suicidant sur deux. »

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Ces derniers bénéficient d’une veille de leur état de santé physique et moral pendant six mois (75 % des récidives ayant lieu dans ce laps de temps). Celle-ci s’effectue via un contact téléphonique entre le dixième et le vingt-et-unième jour après l’inclusion pour les patients récidivistes, et un contact téléphonique à six mois pour tous les patients. S’y ajoutent des appels intermédiaires, des appels pour les patients à risque et, enfin, des cartes postales personnalisées pour ceux qui restent injoignables par téléphone.

« Quand on est menacés physiquement, on n’a plus envie de mourir »

L’épidémie de Covid a bien sûr pesé sur l’activité de la structure. Mais pas dans le sens que l’on pourrait croire. « Il y a eu un gros décrochage en mars-avril 2020, témoigne Vincent Jardon, le psychiatre responsable de VigilanS dans les Hauts-de-France. Il s’est poursuivi jusqu’à l’été. » S’en est suivie une baisse du nombre d’admissions pour TS dans les hôpitaux : autant de patients à ne plus prendre en charge. Avec le recul, Vincent Jardon attribue cette diminution au « côté protecteur de la crise ». « Quand on est menacés physiquement, explique-t-il, on n’a plus envie de mourir ». Un constat appuyé par une vigilanseuse : « J’ai eu au moins sept personnes qui regrettent qu’on ne soit plus confiné, constate-t-elle. Les confinements, ça leur donnait le droit d’aller mal. »

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Les professeurs Guillaume Vaiva (à gauche) et Christophe Debien, co-créateurs du dispositif VigilanS. Photo : Valéry Bellengier

Ces confinements successifs ont donc eu des effets très contradictoires d’amplification des problèmes pour certains – sentiment d’isolement, notamment -, ou de mise en sommeil, pour d’autres. Au risque qu’un retour à la « normale » précipite un passage à l’acte…

Sibyle* illustre parfaitement ce cas de figure. Élève en deuxième année dans une école d’ingénieurs lilloise, elle a tenté de se suicider au mois de mars, pour la deuxième fois de sa vie. Fortement traumatisée par un viol subi durant son enfance, elle a développé une forte phobie sociale. Lorsque son école a remis en place les enseignements en présentiel, après de longs mois de cours à distance, elle ne l’a pas supporté : « J’en faisais des cauchemars, je n’allais pas bien ».

Près de deux mois après son geste, dans son appartement situé à deux pas du Palais Rameau, à Lille, elle confie que « l’appel VigilanS montre que des gens s’intéressent à vous, qu’on vient vers vous. Longtemps, j’ai gardé les choses pour moi. Aujourd’hui, j’accepte de me faire aider ». On lit comme de la reconnaissance dans ses grands yeux marron. Le soleil, qui inonde le salon de lumière et fait briller ses cheveux châtains, ramène de la gaieté dans un appartement sans décoration. Le papier peint se décolle sur les murs blancs défraîchis, une bouteille en verre brisée gît sur le balcon. « Je vais déménager », glisse la jeune fille, qui ne se sent pas à l’aise chez elle.

Une jeunesse en péril

Sibyle* est loin d’être un cas isolé. Les jeunes souffrent particulièrement en ce moment, et cela se traduit au niveau des idées suicidaires. C’est notamment le cas à Lyon où Mediacités s’est penché en janvier sur la crainte d’une vague de suicides dans les facs liée au Covid. Ou à Nantes, où les hôpitaux sont littéralement débordés. « Aucun chiffre n’est à ce jour disponible, tempère Christophe Debien, plus pondéré que certains pédopsychiatres. Mais il y a des signaux d’alerte ». Quelques heures passées aux côtés de Sandrine Colin confirment cette inquiétude. Les dossiers d’adolescents ou de jeunes adultes défilent. « J’ai l’impression que ça s’accélère depuis quelques mois, qu’il y a plus de mineurs à appeler. Ils ne supportent pas les frustrations, les parents qui les empêchent de sortir », observe-t-elle.

Depuis sa création, le rôle de VigilanS s’est étendu au delà d’un simple outil de recontact. « Tous les appels reçus ne sont pas forcément liés à des idées suicidaires mais concernent des angoisses à gérer », relève Elise Cleva, infirmière responsable du déploiement de VigilanS au niveau national. Par ailleurs, les conversations, qui partent du geste suicidaire, sont propices à la confidence. L’occasion pour certains patients de révéler pour la première fois un trauma ou une agression.

« Cela peut aussi bien être des personnes qui nous expliquent leur situation personnelle, ou qui rapportent un fait grave qui s’est passé autour d’eux. Nous, derrière, on signale s’il le faut. On appelle le Centre Médico-Psychologique ou le médecin traitant pour voir s’ils sont au courant. On appelle les services sociaux pour savoir si telle famille est connue », ajoute Elise Cleva.

« Un taux d’usure important »

D’un simple rôle de veille à l’origine, VigilanS est ainsi passé à « la mise en réseau avec les médecins », voire à « l’intervention de crise », lorsque la personne au téléphone présente de sérieuses menaces. Il revient alors aux vigilanseuses de savoir s’il est pertinent d’envoyer une ambulance. Selon Vincent Jardon, celles-ci ont d’ailleurs acquis aujourd’hui « une expertise pratiquement unique au monde en matière de gestion de crise suicidaire ». « En tant qu’infirmière dans un service lambda, j’agis sur prescription d’un médecin. Là, c’est l’inverse, explique Elise Cleva. En tant que vigilanseuse, on est seule au téléphone, on prend les décisions médicales directement ».

Une responsabilité qui n’est pas sans conséquences. « Il y a un taux d’usure important sur ces postes, explique Christophe Debien. Quand j’embauche quelqu’un, je le préviens d’entrée : “Dans cinq ans, il faut que vous partiez”. À la fin de la journée, on a l’impression d’être vidé. Je le prends en compte dans mes critères de sélection. Je veux des gens qui ont une passion dans la vie, qui sont capables de sortir de leur boulot, des gens créatifs. » Sa dernière recrue, il l’a aussi prise « parce qu’elle fait partie d’un club de moto. Ça me parle ». Le co-fondateur de VigilanS quitte d’ailleurs notre entretien un casque sous le bras. Non sans lâcher un dernier constat : « Le travail de soignant peut tuer. Quand on ne s’occupe que du suicide, il faut du répondant. »

*Le prénom a été changé

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Point final.

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