Toulouse vue du ciel : bienvenue à Chelou-sur-Garonne

5/5] Pendant tout l’été, Mediacités scrute la métropole toulousaine à partir d’images satellites. Pour clore cette série, petit florilège des bizarreries architecturales et paysagères qui attirent le regard quand on prend de la hauteur.

Toulouse vue du ciel, ce ne sont pas seulement l'urbanisation sans fin, l'extension des cimetières, l'explosion du nombre de piscines, ou le flux et le reflux de l'industrie. Ce sont aussi des bizarreries architecturales ou paysagères qui interpellent l'observateur atmosphérique. Suite et fin de notre série estivale sur ce que les satellites révèlent de la Ville rose.

Le mystère des alignements toulousains

Les clichés ci-dessous font partie de la deuxième catégorie. Pour les dénicher, il faut survoler l'Ouest toulousain et remonter le temps jusqu'aux années 2012-2013. Là, à moins d'un kilomètre à l'est de la N124, et juste au sud de la briqueterie de Colomiers, d'étranges pointillés apparaissent dans les champs. Larges de deux mètres, longs de dix, ils quadrillent avec une précision de géomètre-cadastreur cinq parcelles en jachère sur la commune de Plaisance-du-Touch.

dépôt bizarre briquetterie juin 2012

Le même motif apparaît l'année suivante au nord de l'aéroport Toulouse-Blagnac sur de vastes étendues de la commune d'Aussonne.

dépôt bizarre Meet juillet 2013

De quoi peut-il s'agir ? Posée sur Twitter, la question attise l'imaginaire. « C'est le site de tournage de la Soupe aux choux », s'exclame un fan de ce film culte tourné en 1981 par Jean Girault, avec Louis de Funès, Jean Carmet et Jacques Villeret. Suivant cette intuition, il faudrait donc appeler les scientifiques toulousains du Groupe d'études et d'informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (Geipan), mais leur site - très transparent - ne fait aucune référence à des traces d’atterrissages inexpliquées dans le secteur.

Moins fantaisistes, mais pas plus proche de la réalité, d'autres croient y déceler des talus anti-caravanes, des semi-remorques parqués dans les champs, les traces d'engins agricoles, les vestiges d'une ancienne installation militaire ou carrément d'une ancienne civilisation. « Cela a peut-être un rapport avec la viabilisation des terrains avant construction plutôt qu’avec une pratique agricole ? », s'interroge un internaute perspicace.

La réponse est une addition d'un peu tout cela. « Ce sont les traces de sondages mécaniques réalisés dans le cadre d'opérations d'archéologie préventive, préalablement à l'aménagement de ces parcelles », révèle le geoarchéologue Laurent Bruxelles. « L'Institut national de recherches archéologiques préventives et les collectivités territoriales avec service habilité en réalisent des milliers, ajoute son collègue toulousain Marc Jarry. 7 à 10 % de la surface est ouverte sur ces parcelles prescrites par l'État. Si c'est positif, cela donne lieu à des fouilles... » « Vu du sol, voilà ce que cela donne », complète Hélène Duval, une autre archéologue de l'Inrap.

Fouille archéo préventive en Champagne
Fouille archéo préventive en Champagne / Inrap

À notre connaissance, ces diagnostics préventifs n'ont rien donné sur les sites concernés. Les projets prévus ont donc pu être menés à leurs termes. Dans le cas de Plaisance-du-Touch, plusieurs entreprises se sont installées dans cette extension de la zone d'activité économique toute proche.

dépôt bizarre briquetterie 2020

À Aussonne, c'est le nouveau parc des expositions de Toulouse qui est finalement sorti de terre. S'y adjoindra bientôt une nouvelle zone économique de 25 000 m², développée par le promoteur immobilier Lazard Group Real Estate. Selon Actu Toulouse, « ce nouveau site prévoit 8 755 m² de surface de plancher en locaux d’activités, mais aussi et surtout, 16 210 m² de bureaux ». Les travaux devraient commencer à la rentrée.

Meet zoom 2020

Les lieux pixelisés

Bien que la résolution des appareils embarqués dans les satellites soit chaque année plus grande, certains lieux restent désespérément pixelisés. Aucun bug technique évidemment, puisque ce floutage est ajouté par les prestataires de Google Earth a posteriori et sur demande de l’État pour masquer l'activité de certains sites sensibles. Un arrêté gouvernemental fixe les quelque 250 lieux concernés en France. La Haute-Garonne en compte deux actuellement à proximité de Toulouse. 

La maison d'arrêt de Seysses et le centre de détention de Muret sont concernés depuis 2015. Leur floutage s'est même accentué en 2018. Cette année-là, Rédouane Faïd s'évade en hélicoptère du centre pénitentiaire de Réau, en Seine-et-Marne. La prison apparaissait en clair sur Google Earth. La qualité des images permettait même de repérer les filins anti-hélicoptères. La garde des Sceaux Nicole Belloubet tape alors du poing sur la table et demande à Google de remédier au problème.

Pixel prison muret seysses 2020
La maison d'arrêt de Seysses (en haut) et le centre de détention de Muret (en bas) sont floutés depuis 2015.

Flouter les prisons contribue sans doute à prévenir les risques d'évasion, sans toutefois empêcher les plus désespérés. Un détenu a ainsi tenté de se faire la belle le 13 juillet dernier à la maison d'arrêt de Seysses. Les conditions de détention y dépassent les limites de la dignité. Surpopulation, hygiène déplorable, violence généralisée, la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, a interpellé en juin dernier le gouvernement sur la situation alarmante dans cette prison.

Les prisons ne sont pas les seules à vouloir se faire discrètes vues du ciel. Un énigmatique pixel est apparu en 2017 sur la base militaire de Francazal. Le site abrite depuis 2011 le pôle national des opérations aéroportées de l'armée de terre. Près des pistes, un nouveau bâtiment a été construit à l'abri des regards. Selon un document publié par France Bleu Occitanie en 2017, il s'agirait de l'antenne "Air" de ce nouveau pôle militaire. À défaut de connaître ses contours, la pixellisation de cet édifice indique très précisément sa localisation.

Pixel Francazal 2020

Sous les pixels, des prisons, une base militaire... et un site industriel ! L'usine de production de carburant pour la fusée Ariane a été floutée en juillet 2006, et défloutée dans la foulée. En 2015, rebelote : l'usine se voile pudiquement. Depuis 2017, elle est à nouveau bien visible. D'autres sites Seveso « haut », présents dans le nord de Toulouse, sont restés parfaitement visibles les mêmes années. Aucune explication à cet atermoiement, mais d'autres sites liés au secteur aérospatial sont également concernés ailleurs en France.

Les délires architecturaux

Avez-vous déjà vu en décollant ou en atterrissant Toulouse-Blagnac, cet imposant édifice en forme de crucifix ? Construit en 1980, il abrite alors la direction technique des réseaux nationaux de France Telecom. Dessiné par l’architecte Bernard Bachelot, le bâtiment apparaît comme une superposition de croix chrétiennes. À l’intersection des branches, des jardins dessinent même une croix celtique. « Quand je suis arrivée à Blagnac en janvier 1981, la construction du bâtiment était finie, témoigne sur Facebook une ancienne employée de la DTRN. C'était une architecture hors du commun, avec son hall immense d’où partaient quatre escaliers en marbre rose et un immense pilier en inox ou en alu. Nous étions plus de 300 à y travailler. »

La croix de ATB Blagnac 2020

L'histoire ne dit pas s'il s'agit d'un acte de foi ou d'un hommage à Jean Mermoz. Le célèbre pilote a en effet disparu en mer aux commandes de son hydravion Croix du sud, en 1936.

Toulousain d’adoption, né à Constantine, Bernard Bachelot a quant à lui réalisé 59 bâtiments en Midi-Pyrénées, dont 37 à Toulouse. On lui doit notamment les façades des immeubles en tripode de la Reynerie et le palais des sports. Une partie des épreuves de ses travaux a été reversée en 2006 au fonds d’archives départementales de Haute-Garonne.

Loin de ces grands gestes architecturaux, les bizarreries urbaines peuvent prendre des tours potaches. Il faut avoir l’œil en survolant la commune de Castanet-Tolosan pour repérer l'étonnant legs d'un constructeur de lotissement oublié. 

Rue des péniche Cugnaux

La scène se situe entre la rue des péniches et le chemin des platanes. Sans avoir l'esprit mal placé, un sexe masculin apparaît distinctement dans les contours de ce quartier construit dans les années 80. Vous l'avez ?

Mediacités a joint la mairie de Castanet pour en apprendre plus. La question n'a pas été facile a poser et a d'abord suscité une incrédulité bien légitime. Aucune trace de notre déclinaison locale du géant de Cerne Abbas, en Angleterre. Et pour cause, à l'autre bout du fil, la chargée de communication de la commune n'a devant les yeux que la carte cadastrale de Castanet, dont la frontière sud coupe l’œuvre en deux. Mais après quelques explications et un tour sur Géoportail, la réalité saute aux yeux. « Ah oui ! Maintenant que vous en parlez, je le vois, pouffe-t-elle sans retenue. On ne s’en est jamais rendu compte parce que seule la rue des péniches fait partie de Castanet-Tolosan. Le chemin des platanes est sur le territoire de Pechabou. Je me demande qui a fait ça. » Protégée par un hasard cadastral, la blague secrète durerait depuis 40 ans. Si vous connaissez quelqu’un qui a été urbaniste dans ces communes à l’époque, nous sommes preneurs. L’enquête continue.