Ce jour‐là, à la cafétéria de l’hôpital psychiatrique Saint‐Jacques de Nantes, avant son rendez‐vous avec son psychiatre, Ali* rencontre brièvement un binôme de l’équipe mobile transitionnelle (Emot) pour faire le point. Diagnostiqué d’une schizophrénie paranoïaque, qui lui fait « entendre des voix murmurant à [s]es oreilles », l’homme de 36 ans, sorti de détention en novembre, avait arrêté sa médication dans la foulée.
Quelques semaines plus tard, il honore son rendez‐vous pour le renouvellement de son traitement, et se dit soulagé de l’existence de cet accompagnement, qui peut durer jusqu’à six mois après la sortie. « Quand je ne prends pas mon traitement, j’ai des impatiences, constate‐t‐il. Mais sans l’Emot, je ne l’aurais pas repris en sortant. Ça m’aide, un peu comme des parents le feraient. »
Parcours de vie plus que chaotiques
« Ce sont les collègues de “l’hôpital de jour” de la maison d’arrêt, qui ont pensé à monsieur pour être suivi par l’Emot à sa sortie, explique la psychiatre Caroline de Charette, responsable de l’unité. Notre travail est de lui répéter qu’il avait rendez‐vous ce matin avec son psychiatre, en lui rappelant si besoin jusqu’au matin même du rendez‐vous. Sinon, nous aurions pu aussi aller le chercher pour l’y accompagner. »
Un objectif : éviter à tout prix la rupture de soins. Un challenge d’ampleur, tant les personnes suivies par l’Emot sont aux prises avec des parcours de vie plus que chaotiques, cabossées par le trauma de la détention auquel s’ajoutent souvent de multiples addictions. Le service a été créé, pour le moment à titre expérimental, en 2024, dans le sillon de celui de Lille, lancé en 2020.
Après dix années à travailler en détention, au sein du service médico‐psychologique régional (SMPR), Caroline de Charette observait que de nombreux patients sortaient de prison avec simplement une ordonnance et un rendez‐vous dans un centre médico‐psychologique.
Un rendez‐vous auquel ils ne se rendaient pas, se retrouvant le plus souvent à la rue, sans rien ni personne, après le passage en prison. « Et puis on les voyait revenir en détention. Et ressortir. Et revenir, déplore la psychiatre. On appelle ça le “syndrome de la porte tournante”. On parle beaucoup, à juste titre, du choc carcéral quand on arrive en prison, mais nous, en tant que soignants, on observe aussi un important “choc post‐carcéral”. »
Combattre la surmortalité
Des sorties sèches, brutales, qui augmentent aussi vite que grossit la population carcérale, au rythme effréné du durcissement des lois et de politiques toujours plus répressives. Comment vivre, voire survivre, à l’extérieur avec des troubles psychiatriques et des comorbidités, sans famille, sans emploi, sans logement ? Comment penser à une date et une heure de rendez‐vous lointaines quand on ne sait pas où l’on va dormir le soir même ? Comment gérer une maladie psychiatrique au milieu de difficultés de réinsertion quotidiennes ?
« À la maison d’arrêt de Nantes, actuellement, le taux d’occupation est de 200 %. La violence augmente, les services pénitentiaires d’insertion et de probation sont débordés, les soins sont de plus en plus compliqués », résume la psychiatre.
La population carcérale est très majoritairement composée de personnes en extrême précarité. Et les troubles psychiatriques y sont quatre à dix fois supérieurs qu’en population générale. D’après l’étude « Santé mentale en population carcérale sortante (SPCS) » publiée en 2023, les deux tiers des hommes et les trois quarts des femmes sortant de maison d’arrêt présentent un trouble psychiatrique ou lié à une substance.
« Là où la justice parle de détenus, nous parlons de patients »
Un détenu sur dix est psychotique, soit dix fois plus que dans le reste de la population. Quant aux patients suivis par l’Emot de Nantes, l’équipe a comptabilisé que près de 90 % avaient des comorbidités addictologiques et 80 % des comorbidités somatiques.
« La sortie est le moment le plus fragile, complète Caroline de Charette. Il existe une surmortalité, difficile à chiffrer, mais multipliée par quinze dans les deux premières semaines suivant la libération, notamment liée à des suicides ou des overdoses. » L’isolement, la solitude, la sensation d’échec et de déchéance peuvent aussi entraîner de nouveaux passages à l’acte, et un retour en détention.
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Aux côtés des associations qui se démènent pour accompagner ces sorties complexes, l’Emot tend à réhumaniser des personnes déconsidérées, souvent perçues comme le bas de l’échelle sociale. Même si cette équipe peut donner parfois l’impression d’être « un pansement sur une jambe de bois », avoue la psychiatre.
Les expériences lilloise et nantaise semblent intéresser d’autres centres hospitaliers universitaires, indique Caroline de Charette : « Là où la justice parle de détenus, nous parlons de patients. Nous sommes une unité médicale, un relais de soins, œuvrant pour le bien‐être et le rétablissement de la personne. » Pluridisciplinaire, l’équipe est composée d’infirmières, d’assistantes sociales et d’une éducatrice spécialisée. La prise en charge du soin s’inscrit plus largement dans le processus de réinsertion et l’accès au droit commun.

Ainsi, l’Emot rencontre autant de fois que nécessaire les personnes avant la fin de leur peine, et les attend parfois le jour même de leur libération, au greffe de la maison d’arrêt ou du centre pénitentiaire, afin d’effectuer les premières démarches administratives. Parfois, pour les personnes en situation irrégulière attendues par l’équipe de l’Emot, certains font face à la police aux frontières, qui va directement embarquer la personne en centre de rétention administrative. Dans ce cas‐là, l’équipe mobile ne peut rien faire.
Pour les personnes de nationalité française ou en situation régulière, il faut « réexister » aux yeux du droit commun, déclarer sa sortie, lancer immédiatement diverses démarches (allocation aux adultes handicapés, revenu de solidarité active, CAF…), pouvoir accéder à des vêtements, un téléphone, de la nourriture. Et dans le cadre des patients suivis par l’Emot, ne pas négliger les traitements, au risque de glisser, voire sombrer.
« Les gens que nous accompagnons sont au bout de ce qu’ils peuvent vivre, souligne Juliette Paquereau, assistante sociale de l’unité. Au stade où on arrive, ils n’ont plus rien, on reprend tout depuis le début. Et en plus de la maladie psychiatrique, l’addiction prend une très grande place, et le risque de décompenser est très important. »
Du CV au kiné
Ce matin‐là, la travailleuse sociale a rendez‐vous avec Marianne*. Sortie de détention il y a quelques mois, elle a été hébergée pendant une petite semaine dans l’un des studios d’un village solidaire au cœur de Nantes. L’assistante sociale doit récupérer sa lettre de motivation, qui viendra compléter un dossier de candidature afin d’espérer un logement plus pérenne.
Marianne suit actuellement un traitement à la méthadone et a déjà connu plusieurs allers‐retours en prison. « Mais là je me sens moins seule, aidée, guidée, confie‐t‐elle. On sait qu’on peut appeler l’Emot, qu’on va nous répondre. C’est agréable de ne pas se sentir seule dans ses démarches. Déjà moi qui suis débrouillarde ça m’aide, alors j’imagine que ça en aide d’autres encore plus ! »
De structures d’accueil en cafés aux rendez‐vous médicaux ou sur les bancs des parcs publics, les binômes de l’Emot, qui accompagnent en ce moment vingt‐cinq patients ou patientes, s’adaptent à chaque profil, et peuvent « tout faire », de la rédaction d’un CV à un appel à une curatrice, d’un contact avec les associations locales d’hébergement d’urgence à la recherche d’un kiné ou d’un médecin généraliste. Toutes les étapes d’un parcours du combattant, encore plus pour des personnes au profil psychiatrique et en grande précarité.
« La réalité, c’est que ça ne choque plus grand monde qu’il y ait des personnes malades en prison »
« Ces démarches sont très longues, avec de nombreux obstacles, insiste Olivier Giron, psychiatre et chef de service du SMPR de Nantes. La prison est désocialisante, les enjeux de sortie sont difficiles. L’Emot est un modèle souple, pensé pour les plus fragiles, les personnes malades et addictes. L’unité peut assurer présence et continuité d’accompagnement. Très peu refusent cette main tendue. »
Mais la nécessité d’une telle unité devrait relancer non seulement le débat sur l’intérêt et l’utilité même de la prison, les problèmes d’accès au soin, mais aussi et surtout le fait de littéralement y entasser des personnes avec des troubles psychiatriques.
« La réalité c’est que ça ne choque plus grand monde qu’il y ait des personnes malades en prison, note, amer, Olivier Giron. On a perdu la notion de lien. Alors pour nous, les professionnels du “dedans”, l’Emot est très précieux. Ce n’est pas magique, mais au moins on tente quelque chose. »
Après une première année d’expérimentation, sur trois au total, les comités de pilotage qui suivent de près l’équipe mobile nantaise vont se pencher sur la question de la rechute de la maladie des personnes accompagnées, mais aussi sur « la désistance », explique Olivier Giron : « C’est-à-dire le fait de se désister, de se dégager d’un parcours délinquant et d’en abandonner les conduites. »
Reste un point essentiel pour le psychiatre : « Comment évaluer la déstigmatisation ? » C’est tout l’enjeu, et non le moindre, de cette structure, qui cherche aussi à « dépasser les représentations » communément accolées aux prisonniers malades, y compris chez ses propres partenaires.
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