“Puisque des actes moraux comme le suicide se reproduisent avec uniformité […], nous devons admettre qu’ils dépendent de forces extérieures aux individus. » – Emile Durkheim, Le Suicide, 1897. 

Un étudiant de l’Université Lumière Lyon 2 s’est immolé par le feu ce vendredi 8 novembre devant le siège du Crous de Lyon. Le message qu’il a posté sur les réseaux sociaux ne laisse aucun doute quant à la dimension politique de son acte. En effet, il dénonce la précarité dans laquelle il se trouve en tant qu’étudiant. Il met en cause des décisions politiques prises par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le gouvernement et l’Union européenne. Plusieurs discours ont laissé entendre que l’acte de notre camarade était personnel et lié à des raisons psychologiques. Contrairement à ce qu’il peut être dit, sa situation n’est pas isolée mais vécue par un grand nombre d’étudiant·e·s (selon une enquête de l’Insee, 20,8% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté tandis que cela concerne 12,8% de la population française en 2016).

La précarité est une situation où l’individu est dans une position de vulnérabilité et d’incertitudes face à l’avenir. Les causes sont éminemment sociales et demandent donc des réponses politiques. Quand bien même des facteurs psychologiques rentreraient en jeu, le peu de moyens alloués aux universités rend l’accueil, le suivi et l’écoute quasi impossibles, tant pour le personnel que pour les étudiants. À titre d’exemple, l’Université Lumière Lyon 2 ne dispose que d’une psychologue pour près de 28 000 étudiants.

« Cette précarité force nombre d’étudiant·e·s à travailler, ce qui les expose d’autant plus à l’échec scolaire »

Nous sommes actuellement étudiant·e·s , et, de par notre statut, nous sommes tout·e·s soumis·e·s à quelques formes de précarité. En effet, nous sommes confronté·es chaque année à une hausse du prix des études, que ce soit par l’augmentation des frais d’inscription, mais aussi par la difficulté d’accès à des logements décents et par la hausse constante du coût de la vie. Cette précarité force nombre d’étudiant·e·s à travailler à côté de leurs études, ce qui les expose d’autant plus à l’échec scolaire (40,6% des étudiants occupaient un emploi en parallèle de leurs cursus, et pour 13,3% des étudiants, cet emploi représentait une activité concurrente à leurs études, selon l’enquête Conditions de vie des étudiant·e·s – OVE en 2016). Travailler à côté de ses études implique d’y consacrer moins d’heures, et engendre surtout plus de fatigue et de stress auxquels les étudiant·e·s doivent faire face, souvent sans aménagement adéquat ni soutien psychologique efficace. Selon une étude menée par l’Iredu, 75% des étudiant·e·s qui ont travaillé de façon récurrente au cours de leur scolarité estiment que cela est une source de stress et 64% une cause d’isolement.

Nos universités sont ainsi des lieux où se concentrent de multiples précarités, qui touchent non seulement les étudiant·e·s mais aussi le corps enseignant. De moins en moins de moyens sont mis dans nos facultés, pour de plus en plus d’emplois précaires. Nous assistons à la dégradation constante de ce service public, qui nous touche par conséquent dans nos parcours universitaires.

Nous revendiquons donc le droit à une université libre, une université comme un lieu de vie, comme lieu d’échanges, de connaissances et de réflexions. Il nous semble nécessaire que plus de moyens soient mis dans nos facultés, au profit des étudiant·e·s ainsi que de l’ensemble de ses travailleurs·e·s, qui y permettent sa pérennité (corps enseignant, corps administratifs, employé·e·s de restauration, agent·e·s d’entretien). La mise en place, par le gouvernement, d’un processus de sélection rend difficile et inégal l’accès à l’Université, ce qui renforce les écarts sociaux et, par la même occasion, la précarité. De plus, une fois sur le marché du travail, elle se manifeste par l’insécurité liée à la dégradation de la qualité de l’offre d’emplois. Or, cette précarité économique favorise l’exclusion sociale.

« Les individus ne sont pas responsables de leur précarité, ils la subissent »

Sur le plan politique, les réponses apportées sont significativement insuffisantes face à la détresse économique et sociale ressentie, et ce depuis plusieurs années. Ainsi, les principaux facteurs menant à la précarité ne sont donc pas des facteurs individuels, mais des caractéristiques structurelles de la société. Les individus ne sont pas responsables de leur précarité, ils la subissent.

Par ailleurs, la précarité n’est pas un fait exclusif aux étudiants mais concerne la société en générale (selon l’Insee, 13,5% des emplois sont précaires en France en 2018). L’ensemble des catégories socio-professionnelles sont touchées par les récentes mesures prises par le gouvernement. Il s’agit notamment de la baisse des APL (baisse de 5 euros en 2017) ou encore de la réforme sur l’assurance chômage, en vigueur depuis le 1er novembre, ayant augmenté la durée de cotisation nécessaire et rigidifié les conditions d’accès aux allocations.

Ces mesures dégradent les conditions de vie de la population et participent au phénomène de précarisation. On constate donc que l’évolution des politiques publiques de ces dernières années ne sont pas allées dans le sens d’une amélioration des conditions de vie générale mais, au contraire, accroît les tensions et les inégalités sociales. Elles ont ainsi abouti à un phénomène de précarisation qui s’est étendu à différents segments de la population et touche aujourd’hui 9,3 millions de personnes en France (personnes vivant sous le seuil de pauvreté en 2018, selon l’Insee).

La précarité admet donc des dimensions plurielles : elle peut être économique, sociale (avec l’isolement qu’elle produit) et politique (l’indifférence vis-à-vis des dénonciations). Ce constat met à mal les principes fondamentaux de la République, nous rappelons aussi le caractère égalitaire et social de l’État conféré par l’article 1er de la Constitution de la Vème République.

« Cet acte nous interpelle sur la nature des problèmes sociaux qui poussent certain·e·s à commettre l’irréparable »

Si nous prenons la parole aujourd’hui, c’est tout d’abord parce qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes profondément touché·e·s par l’acte commis par notre camarade. En effet, nous vivons dans des conditions similaires aux siennes et subissons des violences semblables à celles qui l’ont poussé à agir. De plus, en tant qu’étudiant·e·s en sciences sociales, les thématiques comme celles de la précarité, des inégalités ou encore les raisons du suicide sont au cœur de nos préoccupations scientifiques. Au-delà de l’aspect émotionnel, cet acte nous interpelle sur la nature des problèmes sociaux qui poussent certain·e·s à commettre l’irréparable. De plus, par notre analyse, nous mettons en avant ici la qualité des enseignements qui nous sont dispensés à l’Université Lumière Lyon 2 pour contrer les interprétations approximatives et faussées de ces derniers événements.

Malgré ce constat déplorable que nous faisons, nous, étudiant·e·s, ne voulons pas nous laisser enfermer dans ce cercle vicieux. Par cette tribune, il s’agit pour nous de rappeler que chacun·e, qui que nous soyons, quelle que soit notre place dans la hiérarchie sociale, avons des droits politiques. Nous avons le droit de refuser de voir notre société sombrer dans la précarité. Nous avons le droit de ne pas considérer comme normale la misère qui nous traverse. Nous avons le droit de critiquer le fait que certaines problématiques soient soulevées depuis des années et ne soient pas prises en considération par les dirigeant·e·s. Nous avons le droit d’être indigné·e·s devant cette contradiction : vivre dans un pays qui n’a jamais été aussi riche, et qui connaît pourtant des inégalités excessives et croissantes.

Nous avons le droit en tant que citoyen·ne·s, en tant qu’étudiant·e·s et en tant qu’êtres humains à aspirer à une société meilleure par la prise en compte de nos considérations et par notre participation, qu’elle soit politique, associative, ou autre. Finalement, il s’agit de définir dans quelle société nous voulons vivre. Tout comme l’Université, l’avenir et le futur nous appartiennent. Nous en sommes les acteurs·trices et par conséquent, nous devons nous en saisir. Nous sommes tous·tes légitimes de faire entendre nos voix, et il est du devoir des autorités de nous répondre et d’agir. En effet, c’est collectivement que nous pourrons être à la hauteur de ces ambitions.

Nous appelons à la solidarité et nous soutenons l’organisation de cadres de discussions et de participations. Par nos soutiens personnels et nos clefs de lecture du monde social, nous affirmons que les enjeux liés à l’Université nous concernent, au même titre que tout ce qui touche à notre avenir. C’est pourquoi nous continuerons cette démarche en allant à la rencontre de tous.tes.

Tout·e·s solidaires pour affirmer nos droits et lutter contre la précarité !

Les auteurs de la tribune

Ce texte a été rédigé par les étudiants de Sciences sociales de l’université Lumière Lyon-II, en licence 3 (une promotion d’une cinquantaine de personnes). 


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Point final.

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