Le premier téléphérique urbain de France a été inauguré à Brest le 19 novembre 2016. Photo : P.Bernardon.

Grand Lyon : le téléphérique de Bruno Bernard ne coûtera-t-il vraiment que 160 millions d’euros ?

Question de Robin à Mediacités : « Le Sytral prévoit 160 millions d'euros pour construire son téléphérique. Est-ce suffisant ? »

Bonjour Robin, merci pour votre question.

Il est censé être moins polluant, construit plus rapidement, et surtout coûter moins cher qu’un tramway ou un métro. Les futures télécabines promises par le président du Grand Lyon Bruno Bernard (EELV) relieront Francheville à Gerland en passant par Sainte-Foy-lès-Lyon à l’horizon 2025.

Cette première ligne par câble de l’agglomération comptera sept ou huit stations et 123 cabines qui survoleront l’ouest lyonnais sur une distance de 5,6 kilomètres. Une innovation en France, qui coûterait effectivement 160 millions d’euros si on en croit le plan d’investissement du Sytral, le syndicat des transports en commun de l’agglomération lyonnaise (présidé par Bruno Bernard), dévoilé le 17 décembre dernier.

PlanSytral
Extrait du document de présentation du plan d'investissements du Sytral.

Les coûts d’investissement, détaillés dans l’étude Egis, commandée par le Sytral à l’automne 2020, s’élèvent à plus de 142 millions d’euros pour l’une des variantes proposées. Il convient d’y ajouter des coûts d’exploitation estimés à près de 10 millions d’euros par an.

Extrait de l'étude Egis :

EGIS n°1 - octobre 2020

Seulement voilà, il y a un peu plus d’un an, la somme nécessaire à un téléphérique dans l’Ouest lyonnais était sensiblement différente. En 2019, la précédente majorité du Sytral, alors présidée par Fouziya Bouzerda, avait aussi prévu de tirer des câbles entre Francheville et Gerland. Missionnée par le gestionnaire des transports en commun, le cabinet Arcadis estimait un tel projet entre 200 et 210 millions d’euros. Soit environ 50 millions d’euros de plus que celui des écologistes.

Extrait de l'étude Arcadis :

Arcadis 2019 screenshot-converti

Pourquoi un tel écart ? Il tient tout d’abord aux technologies retenues. En 2019, l’étude Arcadis misait sur une technologie « 3S », avec trois câbles. Un an plus tard, celle d’Egis priorise le monocâble. Ce type de téléphérique coûterait 80 millions de moins que le 3S. Une différence de prix qui n’a pas échappé à Véronique Sarselli, maire LR de Sainte-Foy-lès-Lyon, fermement opposée au projet du Sytral : « 80 millions d’euros, c’est la moitié des 160 millions prévus. Pour autant, la technologie monocâble est fondamentalement inadaptée à notre territoire. Elle n’est pas capable de résister à des jours de grands vents ».

Affronter les éléments

L’édile de Sainte-Foy a-t-elle raison ? Au-delà du prix, la différence entre les deux téléphériques réside dans leur capacité à affronter les éléments. Selon le Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques (Certu), la technologie monocâble serait capable de résister à des vents de 70 kilomètres par heure (km/h) maximum, contre 120 km/h pour le 3S.

Or, le secteur survolé - notamment la confluence de la Saône et du Rhône - est connu pour ses grands vents. Ils soufflent souvent à plus de 57 km/h. En 2019, ce seuil a d’ailleurs été dépassé 71 fois, selon la moyenne réalisée par l’association infoclimat.fr, partenaire de Météo France et de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra). « Dernièrement, à Sainte-Foy, des arbres sont tombés ! », s’insurge Véronique Sarselli. Autrement dit, la technologie la moins coûteuse pourrait engendrer des frais supplémentaires en coûts de maintenance.

« Pourquoi ne pas dire ouvertement que le budget est estimé à 240 millions ! »

Multiplication des arrêts, pannes, réparations qui s’enchaînent... Le téléphérique de Brest, unique transport urbain par câble fonctionnel en France, ne connaît que trop bien les conséquences des aléas climatiques. Sa technologie, appelée « Saut-de-mouton à câble », est un mélange de remontée mécanique à voie large et de téléphérique bi-câbles et tri-câbles. Il serait ainsi capable de résister à des vents de plus de 100 km/h, selon le Certu. Las ! Il a été arrêté dès son inauguration, à cause de vents trop violents. D’après un décompte effectué par Mediacités, au cours de la seule année 2020, le réseau brestois des transports en commun a annoncé cinq arrêts temporaires pour cause de mauvaises conditions météorologiques.

« Il aurait été impératif de prévoir, du fait du trajet proposé et de la hauteur des pylônes, un système adapté à la force et à la fréquence des vents dominants. Il est mentionné qu’un système 3S représente une plus-value de 80 millions d’euros. Pourquoi ne pas dire ouvertement que le budget est estimé à 240 millions ! », résume la future association d’opposition au projet de téléphérique lyonnais Touche pas à mon ciel, dans un document de réflexion interne transmis à Mediacités.

De fait, l’installation d’un téléphérique 3S n’est pas exclue. Jean-Charles Kohlhaas, vice-président délégué du Sytral et vice-président du Grand Lyon chargé des déplacements, le rappelle à Mediacités : le choix du tracé et celui de la technologie ne sont pas encore arrêtés. Le prix d’une technologie plus pointue, quant à lui, a bien été estimé dans la dernière étude de préfaisabilité. Ce n’est pas le cas d’autres éléments, qui pourraient, selon Alain Bavozet, futur président de l’association Touche pas à mon ciel, alourdir les dépenses.

Une trentaine de parcelles à acquérir

C’est écrit noir sur blanc dans la dernière étude : l’estimation du coût d’investissement ne prend pas en compte le foncier ni les indemnités de survol (c'était aussi le cas dans le chiffrage de la précédente majorité). « Ce qui coûte cher dans un transport, ce n’est pas l’investissement de départ, mais tout ce que sa construction implique, souligne Alain Bavozet. Créer un téléphérique, c’est planter des pylônes sur des parcelles, survoler des habitations... »

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Hypothèses de tracés. Document Sytral.

Si Jean-Charles Kohlhaas fait état de « quelques dizaines de propriétés impactées » et de « quelques bouts de jardin à exproprier », le rapport d’Egis tient un décompte bien différent. Au total, entre 29 et 34 parcelles privées ou publiques devront être acquises, dont quatre seulement dans des « jardins de petites maisons individuelles ». Il n’est pas précisé si ces acquisitions seront totales ou partielles, mais quatre démolitions sont déjà prévues. 140 à 147 parcelles, enfin, seront survolées, et donc dédommagées. « Quand on passe au-dessus d’une propriété à plus de dix mètres de haut, la loi estime qu’elle perd de la valeur », explique Jean-Charles Kohlhaas.

Difficile à ce stade d’estimer l’impact des expropriations et des indemnités sur le coût total du projet. Le vice-président du Sytral avance vaguement « quelques centaines de milliers d’euros », en rappelant que le tracé n’est pas encore arrêté, et que le nombre de parcelles concernées sera amené à évoluer. Touche pas à mon ciel, qui a lancé une pétition contre le projet de téléphérique, considère de son côté que le prix moyen d’une seule résidence à Sainte-Foy-lès-Lyon oscille autour de 700 000 euros.

Pour l’avocate Karelle Diot, envisager le prix total des expropriations n’est pas encore possible. « Exproprier, c’est très long, très procédural. Entre-temps, il peut y avoir des accords à l’amiable. Si ce n’est pas le cas, c’est le juge de l’expropriation qui va déterminer le montant, en fonction de la valeur du bien. C’est un calcul qui ne se fait pas au doigt mouillé, chaque expropriation fera l’objet d’une étude au cas par cas, précise cette spécialiste du droit de l’urbanisme et de l’immobilier. Si des commerces sont concernés, par exemple, le montant du dédommagement dépendra du chiffre d’affaires des commerçants. »

Vitre opaques ?

Ce n’est pas la seule impasse de l’hypothétique facture à 160 millions d’euros. La maire de Sainte-Foy-lès-Lyon souligne que le coût de l’intégration urbaine n’est pas comptabilisé dans le dernier rapport de préfaisabilité - ce qui gêne Véronique Sarselli, insiste-t-elle, ce n’est pas l’idée même d’un téléphérique, mais son passage au-dessus de sa commune. L’élue liste ainsi de nombreuses autres dépenses, pas encore étudiées à ce stade, comme le recours à des pylônes plus esthétiques.         

Autre point de crispation, l’impact du survol sur la vie privée des citoyens. Faudra-t-il, par exemple, rendre les vitres des cabines opaques lors de leur passage à proximité d’habitations ?  « On n’est pas du tout certain que ce soit nécessaire, défend Jean-Charles Kohlhaas. Si on décide de passer entre deux barres d’immeubles, on rendra toutes les vitres opaques. » Combien coûteront ces adaptations ? « Très honnêtement, on n’a pas du tout estimé cela », répond l’écologiste.

 

Quid enfin des frais de maintenance ? L’étude d’Egis prévoit une enveloppe de près de 10 millions d’euros annuels, comme écrit plus haut. Il s’agit de payer les équipes de maintenance et d’exploitation, mais aussi les techniciens, dont ceux de nuit, et tous les agents qui feront fonctionner le futur téléphérique. Mais cette somme ne prévoit pas les coûts supplémentaires engendrés par les éventuelles pannes dont pourrait être victime l’infrastructure.

Chute de cabine : 600 000 euros

Retournons un moment à Brest. Là-bas, les couacs s’enchaînent depuis le lancement du transport par câbles. Le 19 novembre 2016 au matin, jour de l’inauguration, une panne électrique retarde son ouverture au public. Onze jours plus tard, la ligne est à nouveau interrompue à cause de problèmes techniques. En août 2017, c’est même une des deux cabines qui chute. Son remplacement est estimé à 600 000 euros.

Au total, le téléphérique de Brest a connu une dizaine de problèmes techniques depuis son lancement en 2016, entraînant parfois un arrêt du trafic pendant plusieurs mois. Contactés par Mediacités, l’exploitant RATP-Dev et la mairie de Brest ne se sont pas exprimés sur le coût de ces pannes à répétition. Jean-Charles Kohlhaas veut rassurer : la technologie utilisée pour le futur téléphérique lyonnais palliera les nombreux dysfonctionnements dont a été victime le transport brestois, affirme-t-il.

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Le téléphérique toulousain Teleo en construction sur la colline de Pech David. / © Gael Cérez

Outre Brest, d’autres villes se sont mis au câble. À Toulouse, un téléphérique urbain reliera l’université Paul Sabatier à l’Oncopole à partir de l’été 2021. D’une longueur de trois kilomètres, il devrait coûter 82 millions d’euros et deux millions d’euros de maintenance annuelle. La Métropole d’Orléans, quant à elle, a renoncé à son projet de transport par câbles en septembre dernier. D’une longueur de 380 mètres, le téléphérique devait coûter 17 millions d’euros. Un investissement trop coûteux, selon la métropole, qui a décidé, lors du conseil du 24 septembre 2020, d’abandonner le projet pour cette raison.

Pour en revenir à la question de notre lecteur Robin, au final, le projet du Sytral devrait donc bien dépasser les 160 millions d’euros affichés en décembre dernier. Une hausse plus ou moins assumée par le vice-président du Sytral. « On est entre 120 millions et 220 millions. Tout dépend de la technologie choisie », résume Jean-Charles Kohlhaas. Le tracé précis de la ligne, quant à lui, sera rendu public à la fin du printemps. Une concertation publique suivra à l’automne 2021.

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« Développer des télécabines » « Investir 3 milliards d’euros dans le développement des transports en commun »
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