«La préservation des arbres est un sport de combat ». Une discipline que Romaric Perrocheau, le directeur du service des espaces verts et de l’environnement (SEVE) de la ville de Nantes pratique au quotidien, ou presque. Et qui lui vaut son lot de succès et d’échecs, comme nous le décrivions dans notre enquête consacrée à l’abattage de plusieurs chênes centenaires sur le chantier d’une maison de santé en construction à Nantes Nord. Dans ce combat pour éviter que la canopée nantaise ne continue de se réduire comme peau de chagrin et pour adapter la ville au changement climatique à venir, il y a donc la préservation du patrimoine végétal ancien. Mais aussi l’implantation de nouveaux îlots de verdure, destinés à devenir des îlots de fraîcheur à même de compenser – un peu – la hausse à venir des températures.

Lors des élections de 2020, Johanna Rolland affichait de grandes ambitions en matière de végétalisation, avec la plantation de 25 000 arbres d’ici 2026. Pour y parvenir, la maire de Nantes mise sur un concept en vogue depuis quelques années : les « forêts urbaines ». A Lyon, Lille ou encore Paris, ces plantations d’un nouveau style ont fleuri les programmes de candidats EELV, PS ou encore LREM tout au long des campagnes municipales et métropolitaines.

https://www.mediacites.fr/enquete/nantes/2021/11/04/a-nantes-nord-des-chenes-centenaires-tombent-en-silence/

Parfois appelées « mini-forêts » ou « micro-forêts », ces « forêts urbaines » ne répondent pas encore à une définition bien précise. D’une ville à l’autre, leur surface ou leur technique de plantation varient. Seul dénominateur commun : la volonté d’introduire un « environnement forestier » dans le cœur très minéral des villes. « L'appellation "forêt urbaine" a été déposée par la FAO [l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation] pour désigner non pas une plantation mais l'ensemble de tous les arbres présents dans un tissu urbain, clarifie Annabel Porté, chercheuse en écologie forestière à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) de Bordeaux. La "forêt urbaine" de Nantes c'est donc tout le tissu végétal composé par les arbres d'alignement, les arbres de parcs… répartis dans toute la ville. »

Quatre « mini forêts » nantaises à venir

Dans la métropole nantaise, deux objectifs ont été définis. Le premier vise à constituer trois grandes « forêts urbaines » en dehors de la ville dans le secteur de l’Îlette, aux abords de la Chézine, et enfin entre la Loire et le lac de Grand-Lieu. La majorité socialiste indique que les négociations sont en cours avec les propriétaires privés et assure que ces grands projets verront le jour avant la fin du mandat.

Le deuxième objectif consiste à planter au cœur de l’agglomération. Depuis quelques années, plusieurs « mini-forêt  » de 200 à 1 000 mètres carrés ont été réalisées, par exemple au square Pilleux ou au clos Toreau. « Et nous espérons annoncer dans les prochains mois quatre nouvelles "mini-forêts" dans les mêmes dimensions que les précédentes, se félicite Delphine Bonamy, adjointe (EELV) chargée de la végétalisation. Nous cherchons également à définir une dimension participative qui permettra aux habitants de s’impliquer dans ces plantations. »

D’après l’élue, ces projets ont été mûrement réfléchis afin de répondre à un enjeu incontournable : le manque de foncier. « Chaque quartier doit avoir des espaces de respiration. Ces mini-forêts permettent d’apporter de nouveaux boisements sans pour autant utiliser des espaces qui auraient pu devenir des logements », explique-t-elle. Avant de conclure : « Nous veillons à ce que tous les usages de la ville soient respectés ».

L'efficacité controversée des « mini-forêts »

Pourquoi de telles ambitions pour un concept si récent ? D’après Mathieu Verspieren, ingénieur agronome et fondateur de l’entreprise Beeforest à l’origine de nombreuses « forêts urbaines » dans le Nord de la France, ces boisements présentent plusieurs intérêts : « Nos environnements forestiers sont très efficaces pour rafraîchir l’atmosphère des alentours grâce à la transpiration naturelle des arbres. Ce sont surtout de véritables refuges de biodiversité qui permettent de réintroduire en ville certains oiseaux et insectes pollinisateurs. » Delphine Bonamy est convaincue de leur intérêt : « Notre objectif est d’importer ces "mini-forêts" en cœur de ville car c’est là qu’elles sont les plus efficaces. »

Pourtant, le monde scientifique peine à s’accorder. La chercheuse Annabel Porté, par exemple, se montre sceptique : « Depuis environ cinq ans, cette technique connaît un regain de popularité et beaucoup de micro-forêts ont été plantées. Le problème, c'est qu'aucune étude sérieuse n'a encore démontré leurs éventuels bénéfices ou conséquences sur la biodiversité des alentours. » Consciente de cette première limite, Delphine Bonamy répond : « Effectivement nous manquons de recul. C’est pourquoi nous avons décidé que toutes nos "mini-forêts" bénéficieront d’un suivi scientifique renforcé qui nous permettra d’adapter nos plantations si le besoin s’en fait sentir. »

Trente ans à attendre

Les critiques ne s’arrêtent pas là. Annabel Porté souligne un autre inconvénient de taille. En cause : l’utilisation de la méthode de plantation dite « méthode Miyawaki ». Du nom d'un botaniste japonais, elle consiste à planter de manière très dense – environ trois plants au mètre carré – plusieurs variétés d’arbres. Pour ses défenseurs, dont fait partie Mathieu Verspieren, elle permettrait d’accélérer considérablement la croissance des arbres et de « renaturer les sols ». Annabel Porté n’y croit pas : « Puisqu'on se retrouve avec 300 arbres pour cent mètres carrés, très vite les plants manquent d'espace si bien qu'un processus naturel d'auto-éclaircie intervient. Certains individus meurent, ce qui permet aux autres de croître. La mortalité y est donc très haute. »

Là encore, Delphine Bonamy assure que la majorité anticipe ce problème. « Pour éviter cette surmortalité, nous adaptons cette méthode aux conditions climatiques de Nantes et nous plantons moins densément. Nos mini-forêts seront plus lentes à voir le jour, mais, grâce à notre suivi scientifique, leur évolution restera sereine », explique-t-elle. De la sérénité, il en faudra quoi qu’il en soit avant de voir ces fameuses forêts urbaines produire leurs premiers effets. Comme l’indique Romaric Perrocheau, les avantages climatiques et environnementaux des arbres ne viennent qu’avec l’âge. « Avant 30 ans, ils ne sont pas très utiles. Ils le deviennent entre 30 et 60 ans et sont carrément géniaux passés ce cap. » Il n’y a plus qu’à attendre...

Cet article concerne la promesse :
« Planter 25 000 arbres et arbustes, reconstituer les forêts urbaines »
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