Le 15 mars, plus de 800 candidats répartis sur douze listes se présenteront aux suffrages des électeurs pour diriger le Capitole pendant les six années à venir. Comment faire son choix dans ce large panel ? En comparant les programmes ? Les listes peinant à chiffrer leurs promesses de campagne, difficile d’aller au-delà de listes à la Prévert, au gré des conférences de presse thématiques des unes et des autres, comme l’ont fait Actu.fr, La Dépêche, La Tribune Toulouse, le Journal Toulousain ou 20 minutes. En demandant aux candidats un peu de transparence sur leurs revenus et patrimoines ? Certains se sont prêtés au jeu, d’autres non. Insuffisant donc pour faire son choix. 

À Mediacités, nous nous sommes néanmoins intéressés - entre autres - à certaines thématiques comme le nombre de places en crèche, le nombre d'arbres plantés ou encore la politique de lutte contre la prostitution à Toulouse, tant pour faire le point sur le bilan de la majorité sortante que pour entrevoir les mesures proposées par les autres listes.

Puisqu’il n’est pas possible de raconter le parcours de ces centaines de compétiteurs, il nous a paru utile de vérifier s’ils représentaient fidèlement la population toulousaine. Pour savoir à quoi ressemble celle-ci, il est possible de s'appuyer sur la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles édictée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Selon des données collectées en 2016 et diffusées l'an dernier, les Toulousains, inscrits ou non sur les listes électorales, ce sont d’abord 167 416 étudiants et personnes sans activité professionnelle qui forment un gros tiers des habitants (35,2 %). Ce sont ensuite 71 063 cadres et professions intellectuelles supérieures (14,9 % des habitants), puis 65 566 personnes exerçant des professions intermédiaires (13,7 %), 65 034 retraités (13,6 %), 61 078 employés (12,8 %), 33 831 ouvriers (7,1 %), 11 326 artisans, commerçants et chefs d’entreprises (2,38 %) et 157 agriculteurs (0,03 % de la population). Une liste représentative de la population toulousaine, au sens de l’Insee, devrait donc compter 24 étudiants et sans profession, 11 cadres et professions intellectuelles supérieures, 10 professions intermédiaires, 10 retraités, 9 employés, 5 ouvriers, 2 artisans et chefs d’entreprise et aucun agriculteur. Ou du moins tendre vers ces proportions.

Les listes en lice ressemblent-elle au tableau dressé par l’Insee ? Pour le savoir, nous avons analysé la composition socio-professionnelles de huit (CSP) d’entre elles, passant en revue les métiers de plus de 550 candidats. Cela nous a occasionné quelques maux de crâne tant les professions indiquées sont parfois vagues. Comment classer un travailleur social, par ailleurs directeur d’un club régional d’entreprises ? Une secrétaire administrative qui a créé sa micro-entreprise appartient-elle à la CSP des employés ou des entrepreneurs ? Dans quelle catégorie doit-on classifier un consultant en développement personnel, un accompagnateur de collectif ou un chargé de mission ?                           

La sur-représentation des CSP +

C'est l'observation principale : les CSP + (artisans, commerçants, chefs d'entreprise, cadres, professions intellectuelles supérieures et professions intermédiaires) sont très fortement représentées. En moyenne, 62 % des candidats en sont issus, contre 49 % dans la population toulousaine. Le poids des artisans, commerçants et chefs d'entreprise (CSP 2) est ainsi trois fois plus élevé que la normale (9 % des candidats, contre 2,9 % de la population toulousaine). Les cadres et professions intellectuelles supérieures (CSP 3) sont eux aussi sur-représentés (39 % des candidats contre 18 % dans la population).

Autre leçon de cette analyse : les ouvriers sont les grands absents de ces élections. Les listes en comptent seulement 1,6 % alors qu'ils représentent 8 % de la population toulousaine.

La tendance est encore plus forte si l'on considère seulement les 50 premières places dites éligibles. Dans les cinq listes qui ont le plus de chance de se retrouver au second tour (Aimer Toulouse !, Archipel Citoyen, Une Nouvelle Énergie, Pour la Cohésion ! et le Rassemblement Toulousain), les cadres et professions intellectuelles supérieures représentent en moyenne 46,4 % des candidats.

De grandes disparités selon les listes

Ces moyennes masquent de très grandes disparités entre les différentes listes. Avec 50 candidats, soit 71 % de sa liste, Jean-Luc Moudenc présente l'équipe la plus dotée en cadres et professions intellectuelles supérieures, nettement devant celles incarnées par Antoine Maurice (38 candidats) et Nadia Pellefigue (35 candidats). Par comparaison, une liste qui respecterait la composition par CSP de la population toulousaine en compterait seulement douze.

La liste menée par Franck Biasotto est, quant à elle, la plus fournie en artisans, commerçants et chefs d'entreprise. Quinze candidats de Toulouse Belle & Forte sont issus de cette CSP.

Mieux représentées sur les listes de Quentin Charoy (Parti Animaliste), Pierre Cohen (Génération.s), Antoine Maurice (EELV) et Pauline Salingue (NPA) que dans la population toulousaine, les professions intermédiaires prennent peu de place chez Jean-Luc Moudenc (LR), Nadia Pellefigue (PS), Franck Biasotto (centre droit) et Quentin Lamotte (RN).

La liste Une Nouvelle énergie se rattrape avec les employés, dont elle compte 14 représentants. Pour leur part, les listes Aimer Toulouse ! (Jean-Luc Moudenc) et Archipel Citoyen (Antoine Maurice) en compte seulement un chacune.

Comme dit précédemment, les ouvriers sont quasiment absent des listes présentées à Toulouse. Vu leur poids dans la population, ils devraient compter 6 candidats par liste. Or, cinq d'entre elles n'en présentent aucun.

Une liste mise sur les personnes âgées pour renouveler le conseil municipal : celle du Rassemblement National. L'équipe menée par Quentin Lamotte présente ainsi 41 candidats retirés de la vie active. Une exception dans le panorama électoral toulousain.

Enfin, étudiants et personnes sans activité professionnelle - qui représentent le gros de la population toulousaine, sont globalement sous-représentés sur les listes. Seul le NPA en aligne suffisamment pour coller à la réalité communale.

Compétences et/ou représentativité sociologique ?

Ces faits étant connus, que signifient-ils politiquement ? Les réactions des têtes de listes laissent clairement entrevoir un clivage gauche-droite sur le sujet. Si Jean-Luc Moudenc n'a pas souhaité répondre à nos questions, un élu de la majorité, croisé dans un quartier de la ville, affirme que la composition de la liste Amer Toulouse ! est complètement assumée par le maire sortant. « Ce qui compte, ce sont la compétence, la motivation et la répartition géographiques des colistiers, fait-il valoir. Que les cadres soient surreprésentés et que les employés et ouvriers soient presque absents n’entre pas en ligne de compte. C’est un non-sujet. »

Même point de vue du côté de Franck Biasotto. « Je n’avais pas saisi que je n’avais pas d’ouvrier, reconnaît-il. J’assume le côté CSP + de ma liste. J’ai reçu 112 candidats pour en sélectionner 70. Mon unique critère a été la compétence. Il est important de pouvoir être au même niveau de connaissance que l’administration. S’il faut se mettre au courant des dossiers et des connaissances quand on est élu, cela recule l’aspect opérationnel. Je ne dis pas que les ouvriers ne sont pas compétents, mais quand on travaille sur l’attractivité ou les fonds Feder, c’est de la technique. Il faut connaître le sujet et être à la hauteur. » Pour autant, l'ex-adjoint entré en dissidence estime que « ne pas être représenté, ne veut pas dire qu’on n'est pas entendu. J’aurais des maires de quartier dans tous les secteurs. Cela permettra d’être en prise directe avec tout le monde et d’être le maire de tous les Toulousains. »

À gauche, l'embarras est plus prégnant. Sans rejeter les résultats de l'analyse, le conseiller municipal d'opposition Antoine Maurice relativise une nomenclature « qui fait correspondre un niveau de diplôme et un niveau économique alors que n’est pas le cas de la réalité vécue par les gens. Les personnes diplômées n’ont pas forcément un emploi fortement rémunéré. » Pour autant, le constat d'échec est flagrant pour Archipel Citoyen. « Nous espérions que le tirage au sort permettrait une meilleure représentativité sociologique de la liste car elles sont biaisées par l’intérêt pour la chose publique qui est très déterminé sociologiquement en faveur des CSP +. Cela n’a pas trop fonctionné », reconnaît l'élu EELV.

En cas de victoire, le candidat écologiste mise sur la création d'une université citoyenne du débat public « pour relégitimer des personnes qui ne se sentent pas enclines à exprimer un avis sur des sujets qui les concernent directement, promet-il. Les décisions que nous devons prendre sont très concrètes. Il n’y a pas besoin d’avoir fait de grandes études pour savoir ce qui est bon au quotidien. Il est donc important que toutes les catégories soient représentées pour brasser les regards et revenir au bons sens sur les questions de l’alimentation, les déplacements, le logement et les besoins vitaux de chacune et chacun. »

Un constat partagé par Isabelle Hardy, en deuxième place sur la liste Pour La Cohésion : « On ne souhaite pas avoir dans un conseil municipal une équipe de cadre en col blanc. Il faut avoir de la diversité pour avoir des visions et des expériences de vie différentes. Ce qui est vrai pour la parité entre les hommes et les femmes est vrai pour les différentes catégories socioprofessionnelles. C'est une question d'égalité : pour que chacun, quels que soient son âge, sa CSP, son quartier, ait les mêmes possibilités d'accéder à des fonctions électives. »

De fait, la liste menée par Pierre Cohen (Génération.s) est plus équilibrée que celle d'Archipel Citoyen. « Nous avons essayé de faire une liste équilibrée entre gens d'expérience et gens qui n'en ont pas, explique Isabelle Hardy. Il est très compliqué de s'engager en tant qu'élu quand on a un travail d'employé ou d'ouvrier. Une de nos colistières est serveuse, c'est compliqué pour elle de faire campagne. Elle ne peut pas dire à son patron qu'elle n'ira pas travailler le lendemain matin. Il faut travailler sur l'évolution du statut de l'élu et faire en sorte que les entreprises acceptent ce type d'engagement de leurs salariés. »

Plutôt bien représentative de la composition par CSP de la population toulousaine, la liste Toulouse Anticapitaliste ne compte cependant qu'un seul ouvrier. « Nous ne souhaitons pas les exposer par peur des répressions patronales, assure Pauline Salingue, tête de liste du NPA, qui rappelle aussi qu'un ouvrier sur une chaîne n'a pas la même disponibilité qu'une personne flexible sur son temps professionnel. » La solution selon elle : « imaginer la même protection pour les candidats que pour des élus du personnel ».

Du côté du Parti Animaliste, on fait remarquer que les parcours de vie sont plus mouvants qu'auparavant. « Si je prends mon exemple, en moins de 7 ans, j'ai pu faire l'expérience du service civique, de la formation, de l'emploi dans le médico-social, du chômage et de l'entreprenariat, énumère ainsi Quentin Charoy. Pour la tête de liste Toulouse Animaliste, il faudrait « faire plus de place aux ouvriers, aux employés, à ceux et celles qui sont sans profession mais aussi aux animaux », notamment « par une démocratie plus directe avec par exemple un R.I.C local ». 

Faute de réponse, impossible de connaître la position des listes Une nouvelle énergie et Le Rassemblement Toulousain sur le sujet. L'analyse de la première montre, comme ailleurs, une forte place attribuée aux artisans, commerçants, chefs d'entreprise, cadres et professions intellectuelles supérieures. Les employés sont également plus représentés que dans la population toulousaine. La seconde est, comme dit précédemment, fortement marquée par la présence massive de retraités.

 

 

Trois questions à Olivier Chardon, statisticien à l'Insee

Comment sont construites les catégories socioprofessionnelles de l'Insee ?

C’est une nomenclature statistique multidimensionnelle qui date de 1982. Elle est actuellement en cours de révision (après une première révision en 2003).

La définition des rubriques de la nomenclature se fait à la fois sur le libellé de profession, mais aussi sur d’autres éléments, comme le revenu, le diplôme, la place dans l’organisation de travail et le statut social.

Un indépendant peut être classé avec le groupe socioprofessionnel des agriculteurs (GS  1) , avec les artisans commerçants et chefs d’entreprises (GS 2) ou même avec les cadres et professions intellectuelles supérieures (GS3) s'il s'agit d'une profession libérale. Un artisan ou un commerçant est classé en GS 2, même s’il n’a pas de salarié. Un maçon ou un électricien sera avec les artisans (GS 2) s’il est à son compte et avec les ouvriers (GS 6) s’il est salarié d’une entreprise. Cela traduit qu’on n’a ni la même place dans la société, ni la même relation au travail ou à la hiérarchie quand on est à son compte, ou dans une organisation du travail en tant que salarié d’exécution.

Comment classer un directeur d’association gagnant le Smic, un chargé de mission ou un consultant ?

Le premier cas est compliqué. Dans la nomenclature, on peut le coder avec les cadres et professions intellectuelles supérieures (GS 3) ou avec les professions intermédiaires (GS 4), en fonction de l’organisation du travail, du secteur d’activité de l’association et de comment la personne définit elle-même sa position professionnelle. En l’occurrence, la notion de salaire est moins prégnante que le fait d’être directeur.

Pour un chargé de mission, il faudrait plus d’information sur le contenu du travail, car cela fait partie des libellés un peu fourre-tout. Le consultant, s’il est à son compte, fait partie des professions libérales et assimilés, donc plutôt avec les cadres (GS 3).

Quelles sont les limites d’une telle nomenclature ?

Sa force est qu’elle combine plusieurs dimensions : elle donne donc une information synthétique. C’est aussi sa limite. Quand on s’intéresse plutôt au revenu, on voit que ce n’est pas opérant dans certains cas. Quand on ne s’intéresse qu’au diplôme ou au métier, ça peut aussi être compliqué. La distinction centrale entre salarié et indépendant peut se discuter car l’ubérisation de la société fait que c’est une frontière complexe et discutable. La nomenclature ne peut prendre en compte cette complexité qui fait que certaines personnes à leur compte sont dans des situations de dépendance plus forte que des salariés.

Il y a des limites, mais il n’y a pas d’équivalent dans les usages statistiques. Cette nomenclature des professions et catégories sociales est un outil d’analyse de la société qui est très utilisé pour tous les sociologues et autres observateurs de la société française.