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Il a fallu les chercher… Sur les 215 communes des métropoles de Lille, Lyon, Toulouse et Nantes, que Mediacités a passé au crible [lire l’encadré En coulisses ci-dessous], seule une cinquantaine – en grande majorité des bourgades de moins de 5 000 habitants – ne sont pas équipées en caméras de vidéosurveillance. Pas encore. Car ce chiffre est en constante et rapide diminution. Plusieurs d’entre elles envisagent de se doter de dispositifs dans les prochains mois, une fois les élections municipales passées. D’autres, déjà pourvues, planifient de nouvelles installations. Bref, la vidéosurveillance se porte bien, merci pour elle.

Il faut dire que les pressions en sa faveur sont nombreuses. D’un côté, nombre de maires interrogés par Mediacités évoquent des services de police et de gendarmerie qui la réclament, quand ce n’est pas directement leurs administrés rongés par ce fameux sentiment d’insécurité. D’un autre, pour s’équiper, les facilités financières sont à portée de main des élus. Résultat, même les communes les plus réfractaires, comme Villeurbanne [lire notre article Lyon] cèdent à la vague des caméras. « On a essayé d’expliquer notre position à la population, mais à un moment, on ne peut pas ignorer les demandes », lâche, résigné, le maire socialiste Jean-Paul Bret. Même Martine Aubry, l’une des plus farouches (et dernières) opposantes à la vidéosurveillance, vient de lâcher prise, au moins en termes d’affichage politique. Dans son programme, la maire de Lille candidate à sa succession souhaite la construction d’un centre de supervision urbain (CSU) pour surveiller les images de milliers de caméras [lire notre article sur Lille].

Le tonneau des Danaïdes

« C’est politiquement compliqué de ne pas installer de caméras. L’opposition, les forces de l’ordre, les préfets, les habitants poussent de toute part. De plus, la plupart des élus sont ignorants sur la vidéosurveillance. Si elle contente tout le monde, pourquoi ne pas en mettre ? », résume le sociologue Laurent Mucchielli, auteur de plusieurs études sur la question. Sauf qu’adopter les caméras s’apparente très vite à remplir le tonneau des Danaïdes : plus on en met et plus on est obligé d’en mettre. « On est tenté à chaque fois d’en rajouter parce que les délits se déroulent juste à côté d’une zone sans caméra », reconnaît Gérard Arnaud, premier adjoint chargé de la sécurité de Chassieu (43 caméras pour 10 000 habitants), commune de l’agglomération lyonnaise.

Et, en cette période électorale, le sujet n’échappe pas à la surenchère. À Lille, les candidats LR Marc-Philippe Daubresse et LREM Violette Spillebout promettent 500 nouvelles caméras. À Nantes, qui en compte 134, la LR Laurence Garnier veut doubler leur nombre. Quand, le candidat de son parti à Lyon, Etienne Blanc, veut carrément tripler le nombre de caméras dans une ville déjà très pourvue avec plus de 550 machines à surveiller. À Toulouse (400 caméras), le maire sortant LR Jean-Luc Moudenc, en lice pour un nouveau mandat, espère lui en déployer une centaine supplémentaire dans les années à venir.

« Si vous voulez faire de la sécurité, mettez des caméras »

« Mais il faut savoir raison garder ! », lâche un élu d’une commune concernée par notre recensement. Le vœu paraît pieu tant la vidéosurveillance est désormais ancrée dans les us et coutumes de nos représentants municipaux. « Cela remonte aux premières initiatives à la fin des années 1990. Des élus ont cherché à politiser localement la question de la sécurité alors qu’on considérait traditionnellement que c’était l’affaire de l’Etat, raconte Laurent Mucchielli. Ces maires ont agi sur les deux leviers à leur disposition : la police municipale et les caméras de vidéosurveillance. »

A ces initiatives isolées s’ajoute un désengagement progressif de l’Etat en matière de sécurité locale. Gilles Nicolas, adjoint à la maire de Nantes chargé de cette compétence, se souvient que « l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy en 2007 marque la fin de la police de proximité. On dit alors aux villes : “Si vous voulez faire de la sécurité, mettez des caméras”. »

L’Etat engage alors une grande politique en faveur de la vidéosurveillance. Il ouvre les vannes du Fonds interministériel de la prévention de la délinquance (FIPD). Cette manne – principalement abondée par un prélèvement sur les amendes de police – finance en priorité les projets de pose de caméras dès le début du quinquennat Sarkozy. Selon nos informations, entre 2007 et 2019, l’Etat dépense près de 220 millions d’euros pour en installer sur tout le territoire. Les préfets sont les bras armés de cette politique. En 2007, ils reçoivent « l’instruction d’organiser la mise en place de ces dispositifs partout où c’est réalisable », selon les mots de l’ancienne ministre de l’Intérieur Michelle Alliot-Marie.

Douze caméras pour 300 habitants

Les mêmes incitations sont aujourd’hui dupliquées à l’échelle métropolitaine, comme à Nantes et Lille. Des achats groupés réduisent la facture des communes. Le but : créer un maillage le plus fin possible afin que rien n’échappe aux yeux de la surveillance. Au sein de la Métropole européenne de Lille (MEL), un fonds de concours aide ainsi les villes à financer jusqu’à 50% de leur projet, à concurrence de 100 000 euros. Une aubaine pour de nombreuses communes, notamment les moins peuplées, qui n’ont pas toujours les budgets de leurs ambitions. Résultat, un village de 300 habitants comme Escobecques, à l’ouest de la capitale de Flandres, compte une douzaine de caméras !

Progressivement, les métropoles prennent la main sur la vidéosurveillance. A Nantes, un centre de supervision urbain (CSU) métropolitain créé en 2018 regroupe les caméras de quatre communes, bientôt six. La MEL projette de construire le sien d’ici à 2026. La tendance ne va pas sans crispations. « Financièrement, c’est intéressant mais je pense que plus on ajoute des couches, plus on s’éloigne des habitants, met en garde l’élu nantais Gilles Nicolas. A la métropole, chacun dit son petit mot, on fait une réunion tous les deux mois… Cela ne règle pas les problèmes. On fait des messes de ce style depuis des années, et rien ne progresse ! »

« L’effet plumeau »

L’adjoint à la sécurité pointe une dichotomie entre les moyens déployés par les municipalités et l’inefficacité de la réponse de l’Etat via la police et la justice. « Les caméras sont là, mais les problèmes se sont aggravés. La vidéoprotection, ce n’est pas le remède miracle ! », martèle-t-il. Elle a pourtant été vendue comme tel par de nombreux industriels pendant des années. Avant que les maires en fassent leur l’argumentaire. En vrac : dissuader les délinquants de passer à l’action, rassurer les habitants, repérer les délits en temps réel ou encore aider à la résolution des enquêtes. Pour inciter le maximum de communes à s’équiper, les VRP de la vidéosurveillance agitent enfin « l’effet plumeau » : la délinquance se déplacerait sous la pression des caméras. Le raisonnement achève de convaincre les municipalités qui redoutent de devenir le réceptacle des incivilités.

Ces thèses ne tiennent pas, écrit Laurent Mucchielli dans son livre Vous êtes tous filmés (éd. Armand Colin) : « La caméra ne protège pas contrairement à ce qu’on veut nous faire croire. La preuve ultime reste l’attentat de Nice. Le terroriste a procédé à une douzaine de repérages alors que la ville est la plus surveillée de France. Rien n’a été vu par les agents du CSU [le centre de surveillance urbain où sont visionnées les images]. Si les images des caméras peuvent être utiles dans l’enquête, elles ont rarement un rôle important. C’est le mythe du vidéo-flag qui est entretenu. » Le chercheur grenoblois Guillaume Gormand a étudié pendant plus de trois ans les effets de la vidéosurveillance à Montpellier. Ses conclusions sont proches de celles de Laurent Mucchielli.

Comités fantoches et commission fantôme

Comme peu d’études étayent aujourd’hui l’utilité des caméras de vidéosurveillance, de nombreuses villes ont profité de leur installation pour créer des comités d’éthique. C’est le cas à Lyon depuis 2003, mais aussi à Nantes depuis 2018 [lire sur Mediacités Nantes : « Vidéosurveillance : qui contrôle ceux qui nous surveillent ? »]. Ces instances regroupent des élus de tous bords, des personnes qualifiées (des avocats notamment) et des représentants associatifs. Ils sont chargés de questionner l’efficacité et la pertinence du système. « On est là pour donner des avis juridiques, pour débattre des lieux d’installation. Évidemment, en quelque sorte, on sert de caution à la vidéosurveillance », admet l’avocate nantaise Cécile de Oliveira qui juge toutefois le comité d’éthique « utile ».

A Lyon comme à Nantes, ces cénacles servent aussi à recueillir les plaintes des citoyens. L’activité n’est néanmoins pas débordante concède le président délégué du collège d’éthique lyonnais, Daniel Chabanol. « En deux mandats, je n’ai vu qu’une seule réclamation. Et encore, elle était farfelue car il n’y avait pas de caméra à l’endroit indiqué, confie cet ancien magistrat. Pour qu’une réclamation soit recevable, il faut être seul sur les images. Vous ne pouvez pas vous plaindre d’être filmé mais seulement de l’usage des images. » Le délai de conservation de quinze jours est notamment vérifié par le collège d’éthique. « Cela ne sert à rien si ce collège n’est jamais sollicité, concède l’adjoint au maire de Lyon chargé de la sécurité Jean-Yves Sécheresse. On a donc souhaité réorienter les missions du collège sur les débats d’évolutions technologiques. »

La commission nationale de vidéoprotection (CNV), qui dépend du ministère de l’Intérieur, formule également des avis sur les changements techniques et l’utilisation des caméras. Du moins, en théorie. Créée en 2007, cet organe est aujourd’hui une commission fantôme. Sa suppression, décidée en 2018, n’a pas étonné grand monde. Plus aucune réunion n’est signalée depuis 2010. Le sénateur PS du Bas-Rhin Jacques Bigot, pourtant nommé en son sein, confie à Mediacités, via un collaborateur, ne pas avoir demandé à en faire partie… Pourtant, la CNV survit. La loi n’a prévu sa disparition effective qu’au 1er juillet 2022. Elle aurait pourtant de quoi agir face à de nouvelles technologies qui se répandent à vitesse grand V.

Smart city et reconnaissance faciale

« Les changements de ces quinze dernières années sont radicaux, observe Laurent Verlaguet, directeur d’Expercité, la marque d’Eiffage Energie Systèmes dédiée aux villes et collectivités. La qualité des images est excellente, jusqu’à 32 millions de pixels. Qui plus est, on peut transmettre aujourd’hui différentes informations liées à l’image comme le type de véhicules croisés, les personnes présentes sur la scène, la couleur de leurs vêtements, ou encore l’analyse des comportements… On déploie de plus en plus cette détection d’apparence. En cas de requête de la police, ces métadonnées faciliteront les recherches. »

D’autres logiciels d’intelligence artificielle peuvent aussi être intégrés aux caméras. Ils détectent des situations anormales comme un véhicule qui circule à contre-sens ou un attroupement de personnes, et génèrent des alertes. De nombreuses communes ont confirmé à Mediacités disposer de ce type de logiciel. C’est le cas, dans le département du Nord, de Comines, Wervicq-Sud ou encore Roubaix. « On peut visionner de longues séquences très rapidement en les compressant. On ajoute un filtre “voiture rouge” par exemple et on retrouve plus facilement ce qu’on cherche », explique Christian Belpaire, le chef de la police municipale de Roubaix.

Les professionnels du secteur demandent la généralisation de ce type de logiciels, à l’instar de Dominique Legrand, président de l’Association nationale de vidéoprotection (AN2V), le lobby de la vidéosurveillance. « Lors des attentats de Mohamed Merah à Toulouse, la police recherchait un scooter T-Max. Si on avait pu ajouter un filtre “moto noire”, peut-être qu’on aurait évité des massacres », assure-t-il.

« Le vrai frein aujourd’hui est législatif, il n’est pas technique »

Son association a tenu son université bisannuelle à Lyon, fin-janvier. Le programme comprenait une conférence intitulée : « Quel cadre juridique pour les nouvelles technologies de sûreté ? ». L’AN2V plaide pour davantage de souplesse. « Le vrai frein aujourd’hui est législatif, il n’est pas technique, regrette Dominique Legrand. La technologie c’est une question politique. »

Au cœur des débats, la reconnaissance faciale qui inquiète – 124 associations ont signé une lettre commune pour demander l’interdiction de cette technologie dans le champ sécuritaire. Alors que la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) réclame un « débat à la hauteur des enjeux », le gouvernement envisage une expérimentation pour six mois voire un an. Un processus trop lent pour Dominique Legrand : « Pourquoi passer par une expérimentation ? Déployons la technologie et contrôlons ensuite. Si demain on a la possibilité de repérer dans une foule un individu dangereux et qu’on ne le fait pas, c’est criminel ! »               

C’était une première : l’an passé, la ville de Nice, obnubilée par la vidéosurveillance (plus de 2 600 caméras installées), a testé la reconnaissance faciale sur la foule lors du carnaval. Seules des personnes volontaires ont participé à l’expérience. Le maire Christian Estrosi a crié au succès. Le chercheur Laurent Mucchielli relativise : « Les gens sont complices du test, cela n’a rien à voir avec la réalité. Toute la question repose sur le fichier que vous connectez aux caméras pour permettre la reconnaissance faciale. En Chine, c’est simple, tout le monde est fiché ! Derrière cette technologie se pose la question suivante : est-on dans une démocratie ou une dictature ? »

Sur les 215 communes démarchées au cours de notre enquête, peu d’élus se sont montrés réceptifs au développement de la reconnaissance faciale. Même dans une agglomération pionnière en matière de vidéosurveillance comme celle de Lyon. Mais pour combien de temps ?

#TousSurveillés : 215 communes au crible

De novembre à janvier, les journalistes Maxime Fayolle et Emmanuel Riondé ont contacté les 215 communes qui composent les métropoles de Lille (95 communes à compter du 14 mars prochain), Lyon (59), Toulouse (37) et Nantes (24), couvertes par Mediacités, dans le cadre de notre dossier « TousSurveillés » consacré à la vidéosurveillance. De nombreux maires, adjoints, directeurs de cabinets, services de communication ou encore policiers municipaux ont répondu par mail ou téléphone à un questionnaire portant sur le nombre de caméras installées dans leur commune, leurs dates d’installation, leur coût, les projets futurs et l’utilité ressentie de la vidéosurveillance.

Retrouvez ci-dessous l’ensemble des articles de notre dossier : 

#TousSurveillés : Petit à petit, les caméras de vidéosurveillance maillent la métropole toulousaine

#TousSurveillés : dans le Grand Lyon, vidéosurveillance partout, efficacité toujours à démontrer

#TousSurveillés : À Nantes, la vidéosurveillance flirte avec les limites de la légalité

#TousSurveillés : la Métropole de Lille, VRP de la vidéosurveillance

Nous avons fait le choix d’utiliser dans nos articles le terme de « vidéosurveillance » et non celui de « vidéoprotection », généralement préféré par les élus de communes équipées en caméras. La France est le seul pays au monde à avoir officiellement substitué le second terme au premier, en 2009, dans un très bel exercice de novlangue que n’aurait pas renié l’auteur de 1984 George Orwell (en anglais, on parle de « video surveillance » ou de « closed-circuit television »). Avant cette année-là, les textes législatifs sur le sujet parlaient de « vidéosurveillance », après, de « vidéoprotection ». Ce renversement sémantique « vise très clairement à se prémunir des critiques de dérive sécuritaire ou de surveillance généralisée », analyse, dans sa thèse consacrée à la vidéosurveillance, le chercheur Guillaume Gormand.

Si vous souhaitez nous adresser des documents en passant par une plateforme sécurisée et anonymisée, rendez-vous sur pals.mediacites.fr

Point final.

3 COMMENTAIRES

  1. Très bon article.
    Outre la dérive sécuritaire – ces caméras sont un élément d’une politique globale des “démocraties autoritaires” – il conviendrait, les élus en premier lieu, d’en estimer le coût et l’efficacité. Ce sont pourtant des questions simples : combien ça coûte, est-ce que la délinquance baisse ? Il semblerait que cela coûte cher, et que ce soit globalement peu efficace. Il suffit de lire les deux ouvrages référencés dans l’article. Tous les élus devraient les lire.
    Payé par l’Etat ou par les communes, c’est payé par les contribuables.
    Alors, pourquoi les élus insistent-ils ?
    Bientôt les drones ?

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